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Libérer nos sexualités… à toutes !

On dirait bien que c’est un pavé que la Ministre des Droits des Femmes (oui, « la Ministre des Droits des Femmes ». Pas « Najat ». Merci.) a lancé dans la mare la semaine dernière en se déclarant favorable à la pénalisation des clients de prostituées, déclenchant illico une véritable guerre de tranchées chez les féministes (et chez les autres aussi). Alors pour foutre un peu plus la merde, voici notre avis à nous.
Un article à quatre mains par Eve et Louisa. 

 Il existe de bons arguments pour dire que le système prostituteur est une forme inacceptable de domination masculine et d’exploitation des femmes. Mais pas ceux qu’on entend. Pas ceux de mauvaise foi qui mélangent tous les problèmes de la terre ; pas ceux qui se bornent à prodiguer à tout va des leçons de morale à peu de frais, et nous renvoient à la figure une vision rétrograde, figée et (hétéro)normative de la sexualité.

 Nous ne sommes ni des expert-e-s, ni des putes, ni des client-e-s, simplement deux féministes à qui ces arguments et ces raccourcis écorchent les oreilles. Le débat est complexe et il est dommage de le voir s’enliser ainsi dans des poncifs qui ne permettent pas de réfléchir au fond du problème ni d’envisager les meilleures solutions pour les prostituées.

 D’abord il y a cette série d’arguments qui ne semble s’appliquer qu’à la prostitution alors qu’ils devraient comprendre toute forme d’activité rémunérée.

1) « La prostitution est une marchandisation du corps humain »

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Le gros dégeulasse et le libertin

Je ne sais pas si vous avez noté le remarquable travail d’euphémisation dont nos médias ont fait preuve à propos de l’affaire du Carlton de Lille, évoquant avec grâce, pudeur et délicatesse les « parties fines » peuplées de raffinées « demoiselles ». Comprenez : les prostituées des riches, elles ont Bac +5 ; et leurs partouzes ils les font au champagne, alors c’est classe. Par contre, aller aux putes dans le Bois de Boulogne c’est juste un truc glauque de vieux porc dégueulasse (coucou Roselyne Bachelot !). Je dis ça au-delà de tout jugement normatif sur la prostitution (mais si vous voulez réfléchir à la question je vous recommande d’aller lire ça). C’est un simple constat : en matière de pratiques sexuelles, le double standard selon la classe sociale est flagrant.

On le comprend bien quand Michel Taubmann défend DSK en assurant qu’il a « une sexualité normale, celle de beaucoup de notables de province ». Autrement dit, la désinhibition sexuelle, la sexualité ludique, ne sont acceptables que si elles vont de pair avec un certain raffinement culturel, des fauteuils en velours rouge et des manoirs à la campagne (là normalement ça doit vous évoquer soit Eyes Wide Shut soit le marquis de Sade).

illustration par Sarah

Virginie Despentes en donne un exemple, quand elle relate dans King Kong Theory la rencontre, sur un plateau télé, de Paris Hilton avec Jamel Debouzze, qui lui fait remarquer avec classe : « je t’ai vue à la télé toi » (allusion à la mondialement célèbre sex tape de la susnommée. Très fin, très très fin, ça). Celle-ci ne cille même pas. Trop de botox pour pouvoir exprimer sa gène ? Non, une véridique absence totale d’embarras: « Quand Paris Hilton franchit la limite, se met en scène à quatre pattes et profite de ce que le document circule pour devenir mondialement connue, on comprend une chose importante : elle est de sa classe sociale, avant d’être de son sexe. Avant d’être une femme dont on a vu la chatte, elle est l’héritière des hôtels Hilton. (…) Elle appartient à une caste qui a historiquement le droit au scandale. » Toutes les chattes ne s’équivalent pas.

(Oui je sais cet article est un peu décousu. Le concept de cohérence m’ennuie, en ce moment. Et puis j’avais envie de parler de la chatte de Paris Hilton.)

Violeur au-delà du périph, séducteur en deçà ?

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Rentre faire à manger, on s’occupe des tracts

Il est acquis que la gauche, les mouvements sociaux, les syndicats, sont des organisations progressistes. Le camp du progrès, c’est celui du mouvement ouvrier. S’il est vrai que les mouvements sociaux ont contribué de manière incontestable à l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, leur rapport au féminisme a toujours été, lui, plus compliqué. L’égalité entre sexes irait de soi, à tel point qu’il n’est pas nécessaire de le mentionner ou de s’en inquiéter. Dans le mouvement, nous sommes tous égaux. Précisément, oui, TOUS, mais pas TOUTES…

illustration par Sarah

Un modèle masculin-neutre

Le premier dispositif qui permet d’écarter les femmes est la construction d’un modèle du militant-type masculin. Un modèle qui s’appuie sur les normes dominantes et les reproduit. Le militant parle fort, s’impose, est sûr de lui. Il est entièrement disponible pour la « cause » à laquelle il dévoue sa vie, sans conséquence aucune sur la sphère privée (évidemment pendant ce temps-là, c’est la femme qui lave ses chaussettes). Les féministes elles sont des « hystériques » qui crient dans leurs réunions. Elles sont « radicales » et « sectaires » (surtout les lesbiennes). Mais si on regarde les débats télévisés, ou les séances de l’Assemblée Nationale, que voit-on ? Le cirque. C’est un vrai cirque. Des quinquagénaires blancs et riches qui s’insultent comme à la cours de récré et qui s’envoient des chiffres à la figure que personnes ne comprend à part eux. Dans ce cas, on parlera de « charisme »…

Les qualités militantes encouragées et valorisées, sont souvent assimilées à des traits masculins. Les dirigeantes expliquent souvent que le soupçon d’incompétence est toujours plus fort sur les femmes, et que celles-ci doivent faire leurs preuves par rapport aux hommes pour qui la place est acquise. Les tâches auxquelles elles sont cantonnées sont perçues comme moins prestigieuses, et s’appuient sur leurs qualités « naturelles ». Secrétaire de santé ou du lien avec les adhérents, sont des fonctions bien plus courantes pour les femmes que pour les hommes. Ces tâches étant naturalisées, elles sont par là même rendues invisibles, ne recourant à aucune compétence proprement militante. Pour se faire admettre aux postes de pouvoir, les dirigeantes doivent non seulement justifier d’un niveau de compétence plus important, mais aussi « adopter une attitude conformiste visant à faire oublier leur état de femme ».

illustration par Sarah

La domination symbolique de l’espace public

Un autre mécanisme très efficace pour exclure les femmes est de les insulter publiquement. En s’appuyant sur la définition donnée par C. Oger, on peut définir l’injure sexiste comme un propos à caractère violent visant à discréditer et à dénier toute forme de légitimité politique aux femmes. On distingue trois formes d’injure sexiste :

–          la supériorité machiste, qui s’exprime par des gestes inappropriés de galanteries ou par des adresses familières renvoyant à l’infériorité ou la fragilité de la femme.

–          l’argument ad mulierem, (par opposition à ad hominem), qui marque le déni de compétence aux dirigeantes.

–          l’injure non spécifique, généralement sexuelle ou renvoyant au corps de la femme, qui varie des propos les plus brutaux aux sous-entendus les plus « salaces ».

Ainsi les militantes se plaignent régulièrement des rapports de séductions inappropriés dans leur organisation, ou du renvoi systématique à leur sexe. « Elle ne va jamais y arriver », « elle est trop fragile pour parler en public », « elle est mignonne mais… quelle cruche ! »,… qui n’a jamais souffert de ce genre de remarque ? Les remarques sur le physique sont elles systématiques, qu’elles soient positives ou négatives. Bien que la taille de notre président actuel soit aussi tournée en dérision, on ne commente jamais les habits, la coiffure ou le poids d’un homme public.

Comme le montre Goffman dans Façons de parler , cet usage de la parole pour insister sur le physique des femmes révèle les positions sociales de chacun des sexes. Décrivant une conférence de presse lors de laquelle le Président Nixon interpelle une journaliste sur le fait qu’elle porte un pantalon et non jupe, Goffman affirme que les rôles sociaux et la place des individus dans l’interaction est ainsi démontrée à travers le langage. A tel point que la remarque du Président ne choque personne. Il est normal et tout à fait accepté qu’une femme soit renvoyée à son physique par un homme, d’autant plus si il est supérieur hiérarchiquement. « Derrière cela se cache quelque chose de bien plus important, je veux dire l’actuelle définition sociale selon laquelle une femme doit toujours être prête à recevoir des commentaires sur son apparence (…). »

 

Le virilisme exacerbé

L’univers militant est souvent perçu par les femmes comme un univers bestial, où la puissance politique semble corrélée à la violence et à la capacité de domination. Le pouvoir est incarné dans le virilisme et les caractéristiques dites masculines de la force, du courage, du combat. Les lieux d’exercice du pouvoir recourent à un virilisme exacerbé, puisque la puissance et les qualités d’un dirigeant renvoient à cette image de la masculinité. Par définition, il n’y a donc pas de place pour les femmes, puisqu’elles ne correspondent naturellement pas à la figure du bon dirigeant, du bon leader.

Le lieu du pouvoir est perçu et conçu comme le lieu des hommes. La place de la femme est dans la sphère reproductive, domestique, et si celle-ci tente d’empiéter sur le domaine de l’homme, des réactions violentes se déchaînent, avec des injures ou des démonstrations virilistes de la supériorité masculine. « L’homme qui est vraiment homme est celui qui se sent tenu d’être à la hauteur de la possibilité qui lui est offerte d’accroître son honneur en cherchant la gloire et la distinction dans la sphère publique. » écrit ainsi Bourdieu dans la Domination masculine.

Ces pratiques excluent ainsi toute personne qui n’aurait pas l’ambition de « monter » quelqu’en soit le prix. Les femmes étant souvent moins ambitieuses par auto-censure ou par contraintes réelles, notamment familiales, elles se mettent d’elles-mêmes en marge de la compétition.

L’expérience des rôles genrés implique une réflexion sur les identités et les capacités des individus, mais aussi une réflexion plus générale sur l’organisation elle-même. Les militantes ne veulent pas se contenter d’être mises à l’écart ou de devenir des hommes politiques, elles cherchent un modèle qui permette de dépasser ce virilisme, tout aussi aliénant pour les hommes que pour les femmes, afin que chacun et chacune trouve sa place.

« Le privilège que l’homme détient c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle. Par l’assimilation du phallus et de la transcendance, il se trouve que ses réussites sociales ou spirituelles le douent d’un prestige viril. Il n’est pas divisé. Tandis qu’il est demandé à la femme pour accomplir sa féminité de se faire objet et proie, c’est-à-dire de renoncer à ses revendications de sujet souverain. » constatait Simone de Beauvoir dans le Deuxième Sexe.

Parce que le mouvement social, lieu de pouvoir, lieu d’exercice de la politique, est un monde d’homme, l’entrée des femmes pose problème et soulève des résistances. Parce qu’une dirigeante n’est pas aussi disponible pour les tâches domestiques que la majorité des femmes, sa sortie du foyer pose problème et soulève des résistances. Parce que enfin, les revendications des femmes supposent de changer les pratiques des hommes comme des femmes et de questionner le fonctionnement interne des organisations, leur militantisme pose problème et soulève des résistances. Alors n’arrêtons pas ! Continuons de déranger en mettant les militants face à leur contradiction, continuons de nous imposer pour imposer un nouveau modèle de pouvoir et de rapport entre les sexes.

La grève du sexe, féministe ?

Le Prix Nobel de la Paix vient d’être attribué à trois femmes, dont la libérienne Leymah Gbowee, connue pour ses actionsen faveur de la paix au Libéria. Elle a notamment organisé une « grève du sexe » pour mettre un terme  à la longue guerre qu’a connu le Libéria. Libération revient à cette occasion, dans un article fascinant, sur l’utilisation de ce moyen d’action en faveur de la paix à travers l’histoire, de la Grèce antique à la Belgique contemporaine.

La grève du sexe en tant que moyen d’action politique des femmes dans un monde d’homme repose en réalité sur une vision profondément rétrograde de la sexualité.

Elle postule en effet une asymétrie fondamentale dans les relations sexuelles : les hommes ont des pulsions sexuelles incompressibles, qu’il leur faut assouvir à tout prix. Un homme privé de sexe est un homme qui souffre ; les femmes peuvent tirer parti de ce pouvoir asymétrique ; en exigeant de l’accès tant convoité à leur vagin une contrepartie, monétaire (la prostitution), politique (la grève du sexe). On peut même interpréter (et certaines féministes contemporaines ne s’en privent pas) le mariage comme un échange de ce type, dont les termes, régis par les règles du « devoir conjugal », impliquent la disponibilité sexuelle de l’épouse. La résistance de très nombreux Etats à graver dans le marbre de leurs lois l’interdiction du viol conjugal peut en témoigner.

Dans cette conception rétrograde, les femmes, elles, n’aiment pas le sexe. Elles n’en tirent pas de plaisir. C’est là l’idée qui imprègnent nos pratiques sexuelles depuis des siècles – ça explique le monopole de la pénétration, l’ignorance – voir l’obscurantisme- qui ont si longtemps régné autour du clitoris. C’est d’ailleurs, probablement, en faisant l’amour comme si les femmes ne pouvaient pas aimer le sexe que des générations d’hommes ont mal baisées des générations de femmes – qui en ont logiquement conclu qu’elles n’aimaient pas le sexe.

Alors bien sûr si on suit cette logique, offrir l’accès à son corps gratuitement (sans contrepartie) est un comportement déviant – qu’on l’appelle « dépravation morale » (version catho-réac), « attitude de grosse pute » (version réac-moderne) ou « soumission à l’ordre masculin dominant » (version réac- féministe puritaine). Si les femmes peuvent se permettre la grève du sexe c’est qu’elles ne souffrent pas, elles, de l’absence de relations sexuelles.

Tout cela m’évoque furieusement l’excellent billet d’Agnès Giard sur ces étranges « féministes revanchardes et perverses  qui incitent les femmes à tirer parti de leur « capital érotique » – comprendre leurs charmes physiques (de belles fesses, un décolleté plongeant…) et de l’excitation suscitée chez les hommes, pour obtenir du pouvoir professionnel, politique ou social.

Une telle stratégie revient à épouser les stéréotypes sexistes en essayant d’en tirer le meilleur parti. Et tant pis pour les moches, pour les vieilles, et toute les oubliées du grand marché sexuel. Et tant pis pour celles qui aiment le sexe pour le sexe ; apporter du plaisir avec, pour seule contrepartie, d’en recevoir.

Photo : Diane Arbus

Sex, gender and the city / part 2

Viol de nuit, terre des hommes

Une Cendrillon sur le Bondy blog nous le rappelait récemment : dans la ville, les femmes ont peur. D’être violées, d’être agressées, parfois juste d’être suivies, matées, sifflées.

Bien sûr, quand on rentre seules de soirées, on s’attache les cheveux, on couvre ses épaules, on marche vite en regardant droit devant soi, on choisit les rues les mieux éclairées, on ne répond à aucune sollicitation, sous aucun prétexte. Ces réflexes, qui nous paraissent aller de soi, ne sont pourtant pas du tout intégrés par les mecs. Une amie me racontait récemment :

Je rentrais de soirée, il était trois heures du matin, je marchais seule dans la rue… Un homme s’est mis à marcher derrière moi, il était à seulement trois ou quatre mètres derrière mon dos alors que la rue était déserte. J’ai eu très peur, accéléré, changé de trottoir. Au final, il rentrait chez lui, lui aussi, tout simplement, et n’avait aucune mauvaise intention. Mais une fille n’aurait jamais fait ça, elle aurait veillé instinctivement à maintenir une distance importante entre elle et moi, en ralentissant ou en changeant de trottoir, pour ne pas que je me sente mal à l’aise.

De jour, seules dans la rue, on n’a pas peur, mais par contre… qu’est-ce qu’on se fait emmerder ! « Mademoiselle, je te trouve très charmante ! » « Hey vas-y, Mademoiselle, c’est quoi ton 06 ? ». Sans parler des regards obscènes ou juste insistants. Un rituel bien ancré dans les rues de Paris, mais qui ne cesse pourtant de me déconcerter : que veulent ces hommes exactement ? A quoi s’attendent-ils ? Peuvent-ils vraiment ignorer qu’une fille ne répond jamais, au grand jamais, à ce genre de sollicitations, fussent-elles proférées par un sosie de Georges Clooney avec une politesse et une délicatesse digne de Buckingham Palace ? A moins que ce ne soit pour eux qu’une manière plus ou moins inconsciente d’affirmer que la rue leur appartient à eux, les hommes…

C’est plus ou moins le constat auquel ont abouti de nombreuses géographes et sociologues féministes, qui ont étudié les implications du sentiment d’insécurité vécu par les femmes sur leur mobilité et leur usage des espaces public. Selon ces chercheurs, les femmes élaborent des stratégies d’évitement ou d’auto-exclusion face aux espaces publics dans une proportion bien plus importante que les hommes.

Ce sentiment de vulnérabilité est intériorisé très tôt par les filles, soumises dès leur plus jeune âge aux recommandations de prudence de leur famille et aux restrictions qui les accompagnent. Les violences sexuelles, dans leur sens le plus large, qu’elles rencontrent dans l’espace urbain se chargent de les rappeler à l’ordre tout au long de leur vie. Comme le souligne un récent article de la revue Territoires, ces brimades leur rappellent qu’elles transgressent les normes sexuées en se promenant seules dans les espaces publics.

« Les paroles, les insultes, les regards, les attouchements, deviennent dissuasifs. Les peurs éprouvées par les femmes sont en relation étroite avec les expériences qu’elles ont faites de ces pressions, qui sont progressivement intériorisées et naturalisées. Elles ont pour but de leur faire accepter que leur place est à la maison et non dehors. Elles ont pour effet de restreindre la mobilité des femmes »

Ces contraintes comportent une forte dimension temporelle : c’est la nuit qui évoque tous les dangers, le moment de la journée où une femme ne devrait pas se retrouver au-dehors, seule.

Les filles vous avez, comme Cendrillon, la permission de minuit.

La chercheuse Hille Koskella a étudié le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville d’Helsinki, où les nuits d’été sont claires et les journées d’hiver sombres et courtes : elle montre les finlandaises ne dont aucune différence en termes de danger entre les nuits d’hiver et les nuits d’été. Stéphanie Cordon, Marylène Lieber et Florence Maillochon dans un article sur l’insécurité dans les espaces publics, en concluent que « ce n’est donc pas le manque de lumière qui incite les femmes à rester sur le qui-vive, mais la dimension sociale de la nuit ».

Ce problème demeure largement invisible aux yeux des décideurs et de la majorité des habitants, notamment parce que l’insécurité féminine est souvent intériorisée ou taboue.

« De fait, les rapports sociaux de sexe sont rarement intégrés dans les recherches sur le sentiment d’insécurité, et celles qui considèrent la variable de sexe n’adoptent pas toujours une posture de déconstruction en la matière. Dans bien des cas, le sentiment de peur déclaré par les femmes y est considéré comme une évidence, un effet de leur « nature ». » (Stéphanie Cordon, Marylène Lieber et Florence Maillochon)

Le problème semble toutefois s’imposer lentement et timidement dans le débat public. Les premières mobilisations dénonçant la non-prise en compte par les politiques urbaines des problèmes d’insécurité des femmes ont lieu en Amérique du nord dans les années 70, avec les marches de femmes.

“A minuit la rue est à nous aussi” !

C’est dans les années 2000, à la suite du fémicide massif de Ciudad Juarez, que le genre émerge réellement comme un enjeu des politiques urbaines. Des organisations internationales de lobbying tels que UNIFEM et Metropolis International Women Network, se mettent en place autour de cet enjeu. Notons en passant que, comme toujours sur les questions d’égalité hommes-femmes, les québéquois avaient dix ans d’avance sur nous. La ville de Montréal fait figure de pionnière dans cet enjeu. Sous l’impulsion de groupes de femmes fortement structurés, elle a pris, dès les années 1990, une série de mesures destinées à favoriser la participation des femmes à la gouvernance locale et à mieux prendre en compte les différences de sexe dans l’élaboration des politiques urbaines. On peut en particulier le programme « Femmes et ville », fortement participatif, qui organise un gender mainstreaming systématique sur toutes les décisions municipales.

C’est d’ailleurs à Montréal que se sont développées les premières « marches exploratoires pour la sécurité des femmes dans l’espace public », un dispositif de diagnostic en marchant qui visent à permettre aux femmes de mieux s’approprier l’espace public et à identifier les stratégies possible de sécurisation de l’environnement urbain, de desserrement des contraintes. Cette démarche s’est répandue dans de nombreux pays avant d’atterrir en France en 2009 sous la forme d’une expérimentation menée par le ministère de la ville. Comme l’explique le cabinet Maturescence, en charge de cette expérimentation :

« La démarche fait partie de la famille des outils participatifs tels que les arpentages et les diagnostics en marchant. L’objectif central est que les habitantes identifient les éléments de l’environnement et de la structure sociale, physique ou symbolique du territoire exploré et qu’elles repèrent les comportements sexistes qui ont pour effet de restreindre leur liberté de circuler ou d’utiliser les espaces publics. A partir de ces constats, les situations sont analysées, puis les propositions d’amélioration sont élaborées et présentées aux décideurs. La mise en application des recommandations fait l’objet d’un suivi, jusqu’à obtention des réalisations et changements d’usages nécessaires. »

Ladies special

Autre réponse, plus controversée, aux situations de pelotage et de harcèlement verbal que subissent les femmes dans les transports en commun : les wagons réservés aux femmes. Les bus et les métros de Mexico appliquent ce principe aux heures de pointes, ainsi que les transports publics urbains en Egypte, au Brésil et au Japon. La liste UMP avait fait polémique lors des dernières régionales en Ile de France en proposant la mise en place d’un système similaire.

Photo : Robert Frank, The Americans

Nous sommes toutes des femmes de chambre

Nul ne sait ce qui s’est réellement passé au dans cette fameuse suite 2806 du Sofitel de Times Square. Mais ce qui m’a frappée, dans les derniers « rebondissements » de l’affaire DSK, c’est l’empressement avec lequel on s’est emparé des révélations sur les « mensonges » antérieurs de Nafissatou Diallo, soulagés d’en déduire illico presto l’absence de crédibilité de ses propos et, partant, l’innocence de Dominique Strauss-Kahn.

Je lisais par bonheur à ce moment-là un livre d’un très sérieux professeur de droit de Harvard, Duncan Kennedy : Sexy dressing, violences sexuelles et érotisation de la domination. Duncan Kennedy y revient sur les imaginaires et stéréotypes sociaux autour du harcèlement et des violences sexuelles :

« Les scénarios sociaux du harcèlement incluent, aux côtés de la femme provocatrice et de celle qui ne sait pas se tenir, les rôles de la simulatrice par vengeance, de l’affabulatrice hystérique et de l’hypersensible qui mésinterprète systématiquement des comportements innocents. Il s’agit là de stéréotypes, et ils sont constamment mobilisés pour distordre ou falsifier la réalité des expériences vécues par les victimes. Les hommes les emploient pour faire échec aux efforts que font les femmes pour faire appliquer la loi, et même pour les dissuader tout à fait de porter plainte. Notre société tout entière y a recours dans une stratégie de dénégation du problème ».

Le poids de ces stéréotypes est d’autant plus important que dans ce type de crimes et délits, les preuves du consentement ou du non consentement de la victime sont extrêmement difficiles à établir – c’est bien la raison pour laquelle le procès DSK semble aujourd’hui dans une impasse. C’est alors parole contre parole, comme le rappellent Clémentine Autain et Audrey Pulvar dans une récente tribune au Monde :

« C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la majorité des femmes victimes de viol ne portent pas plainte. En France, seule une sur dix ose franchir la porte du commissariat »

Un résidu toléré de violences sexuelles

C’est précisément parce que la preuve des violences sexuelles est difficile à établir qu’elles sont si peu et si mal réprimées par la justice. Duncan Kennedy constate la permanence d’un « résidu toléré de violences sexuelles », que les règles en vigueur (rappelons qu’un pays sur deux ne condamne pas le viol conjugal) et le fonctionnement actuel de la justice ne permettent pas de sanctionner.

Parce que l’interprétation des règles (la preuve du consentement, par exemple) et la recherche des faits (la preuve de l’identité de l’agresseur…) ne seront jamais parfaites, les hommes n’ont pas intérêt à un durcissement du régime de sanction

Si on encourageait considérablement la disposition des femmes à porter plainte, qu’on augmentait de manière significative les ressources consacrées à l’instruction de ces plaintes à tous niveaux, qu’on définissait les violences sexuelles de manière plus explicite, on obtiendrait une augmentation considérable du nombre de plaintes et une augmentation en proportion (ou supérieure encore) du nombre de cas qui posent des difficultés d’interprétation, comme du nombre de fausses plaintes.

Ainsi, « le régime en vigueur épargne aux hommes, les violents et les autres, le poids d’une application trop rigoureuse ou inadaptée de la réglementation, que toute augmentation significative du degré de contrôle social ne manquerait pas d’engendrer. Et cela leur évite aussi d’avoir à prendre des précautions contre le risque d’une application trop rigoureuse de cette réglementation ».

Vous imaginez un monde où, avant de coucher avec une femme, un homme est obligé de lui faire signer un papier pour formaliser son consentement ? Hors de question. C’est en gros le discours que tiennent depuis quelques semaines les intellectuels français sur l’affaire DSK. Comme l’analyse Eric Fassin, on assiste à la revendication d’un féminisme « à la française », qui se démarquerait du féminisme américain par l’importance qu’il accorde au jeu, à l’humour et à la séduction dans les relations homme-femme :

«Le débat sur le « féminisme à la française », paradoxalement engagé à l’occasion de l’affaire DSK, semble nous vouer à une alternative éternellement reconduite par l’antiféminisme : séduction ou féminisme ? Occulter les rapports de pouvoir, ou renoncer aux délices du jeu amoureux ? »

Le pervers sexuel est aussi un milicien à ses heures

Lutter plus vigoureusement contre les violences sexuelles est pourtant impératif non seulement pour les victimes de violences, mais aussi pour toutes les femmes, estime Duncan Kennedy :

« Le premier problème qui se pose, c’est le coût de la violence sexuelle quand les femmes refusent d’accepter ces contraintes et finissent par en payer le prix – parce qu’elles sont un peu folles, bravaches ou trop sûres d’elles ; qu’elles n’ont pas le choix ; ou qu’elles n’ont rien compris. Le second problème c’est le coût pour celles qui parviennent à échapper aux violences en s’abstenant de faire des choses qu’elles ont envie de faire (…). Il me semble que les femmes auraient beaucoup à gagner à se trouver libres de toute violence sexuelle effective, libre de faire tout ce qu’elles peuvent faire, libre de ne plus connaître cette peur diffuse qui est la réponse rationnelle à l’omniprésence de la violence masculine ».

Il fait ici allusion aux théories féministes radicales (Andrea Dworkin, Catharine Mac Kinnon …) selon lesquelles les violences sexuelles sont des « violences disciplinaires ». Le risque d’être victime de violence croît considérablement si la femme enfreint un ensemble de règles coutumières du comportement féminin ; les violences sexuelles garantissent donc la mise en œuvre des règles de bon comportement, d’une identité féminine stéréotypée ou traditionnelle, auxquelles les femmes doivent se conformer.

« Une vraie femme est hétérosexuelle, monogame, maternelle, soumise à son mari, avec qui elle est sexuellement complaisante. Si elle fait en sorte d’avoir ces qualités, ou d’avoir l’air de les avoir, elle peut exiger en retour qu’il la protège de son mari contre les autres hommes, avec le concours du système judiciaire si besoin est.

Ceux qui importunent les femmes dans la rue semblent parfois leur dire : « Si vous aviez un homme qui vous chaperonne, nous vous laisserions tranquille ; c’est comme ça qu’une femme doit sortir dans la rue » (…). L’inceste, le viol, l’esclavage sexuel des prostituées, les violences domestiques, le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, autant de pratiques qui selon cette théorie visent des cibles précises : elles donnent le « tranchant » nécessaire au message de ceux qui importunent les femmes dans la rue ».

Cette théorie permet d’éclairer d’un autre jour les stéréotypes féminins associés à la violence sexuelle.

« La provocatrice, la menteuse vindicative, l’affabulatrice hystérique et la femme hypersensible n’ont pas su honorer leur part du contrat et ont donc perdu la protection patriarcale. Voir les femmes victimes de violences sexuelles à nouveau victimisées dans le processus judiciaire ou dans les médias apprend, aussi bien aux hommes qu’aux femmes, que la condition requise pour obtenir réparation d’une violence sexuelle est d’être une victime parfaite, c’est-à-dire de se conformer aux normes patriarcales ».

C’est exactement le cas des accusations portées à l’encontre de Nafissatou Diallo à propos de son passé, tout particulièrement celles selon lesquelles elle serait en fait une prostituée. Ce qui décrédibiliserait son témoignage. Tout le monde sait, pourtant, qu’il arrive – et même fort souvent – que les prostituées soient victimes de viol, dans le cadre ou non de relations tarifées. Le caractère marchand de la relation sexuelle n’efface pas toute notion de consentement. Mais la prostituée échappe au système patriarcal, à la monogamie et à la protection masculine – elle n’est pas une victime parfaite et ne mérite pas réparation.

L’affaire DSK est bien plus que l’histoire d’un procès entre Naffisatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn. Au-delà des faits et de leur véracité qui reste à établir, c’est une scène, un théâtre où se jouent et s’affrontent ces représentations sociales implicites et dont l’impact pédagogique et symbolique sera énorme, pour toutes les femmes qui subissent, dans un silence assourdissant, des violences sexistes ; et pour tous ceux qui sont amenés à les accompagner et à les juger. C’est là tout le sens de la tribune de Clémentine Autain et d’Audrey Pulvar :

« Ce dont nous devons débattre, ce n’est pas le déroulé des faits dans la suite du Sofitel. C’est la réception de l’événement qui importe, parce qu’elle façonne nos imaginaires et forge nos représentations du monde (…) Nous assisterions à un véritable « backlash », pour reprendre le titre du célèbre best-seller féministe de Susan Faludi, si la parole des femmes violées devenait plus suspecte encore qu’avant l' »affaire ». Nous ne voulons pas y croire. »