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Etre féministe avec une bite

La twittosphère s’est emballée hier autour d’un article publié sur le blog Genre !et du concept très controversé qu’il introduisait : le mansplaining, ou « mecsplication ».

Le mansplaining (définition originelle ici) désigne, en gros, l’attitude paternaliste et condescendante par laquelle un mec t’explique qu’il « sait », mieux que toi quelque chose que pourtant de toute évidence tu maîtrises un milliard de fois mieux que lui.

Ce concept s’applique avec un bonheur tout particulier à ces mecs qui t’expliquent sans ciller qu’ils savent mieux que toi ce qui est sexiste et ce qui ne l’est pas. Et ne peuvent pas s’empêcher de te donner au passage une petite leçon de féminisme : ce fameux « Tu as raison d’être féministe / moi aussi je suis pour l’égalité hommes femmes, MAIS je pense que le féminisme aujourd’hui fait fausse route / que le VRAI combat féministe c’est… ». Une réplique qui mériterait sans doute une case dans le bingo antiféministe.

D’autant qu’elle est généralement suivie  d’une exhortation à recentrer le combat féministe sur sa dimension la plus étroitement juridique, outrageusement consensuelle et terriblement artificielle : celle d’un simple mouvement pour l’égalité des droits, qui laisserait gentiment tranquille les structures symboliques de la domination. Parce que vous comprenez, questionner les représentations et les attitudes sexistes c’est être anti mecs. Forcément.

Féminisme « victimaire » (et ta mère ?)

Ces nobles et généreux protecteurs du féminisme font preuve d’une foi inébranlable en leur légitimité à mener ce combat féministe avec nous (quand ce n’est pas POUR nous). Ils tendent à considérer avec entrain, et avec un certain angélisme, que les hommes d’aujourd’hui ont été biberonnés à l’égalité des sexes. Pour eux, cela va donc de soi de traiter les femmes comme leurs égales. Les sexistes, ce sont les autres – ces êtres étranges qui s’opposent pour des raisons obscures à l’égalité salariale et discriminent par pure méchanceté.

Du coup, ils considèrent toute méfiance des féministes à leur égard comme grotesquement déplacée et « victimaire » (victimaire, nf : travers dangereux du féminisme-contemporain-qui-fait-fausse-route).

Les féministes devraient cesser de « suspecter chaque homme d’être un macho en puissance » et de les tenir à distance de leur combat. Ou comme le formule Pascal :

J’ai souvent l’impression d’entendre « nous femmes, oppressées, nous nous battons pour l’égalité et c’est bien normal, mais vous, hommes, de quoi vous mêlez-vous ? Restez dans votre rôle, soyez machistes comme vous l’avez toujours été, jouez votre partition et laissez-nous jouer la nôtre. »

Petits rappels de base sur la domination masculine

Cette accusation faite aux féministes est répandue, et bien compréhensible. Mais elle feint souvent d’oublier ce qui constitue la substance du sexisme aujourd’hui : un ensemble de stéréotypes qui structure inconsciemment notre représentation du monde et nos comportements ; une façon de diviser le monde en deux univers sexués auxquels nous attribuons des caractéristiques et des rôles différents. Hommes, femmes, féministes ou machistes assumés : à des degrés divers, personne n’y échappe. Être féministe, c’est lutter contre l’ordre sexué des choses, donc  questionner inévitablement les comportements de chacun. BREAKING NEWS, les amis: exprimer bruyamment une adhésion de principe à l’idée d’égalité des droits ne suffit pas à faire de vous un individu parfaitement « non sexiste ». Ni à vous mettre à l’abri de cette douloureuse mais nécessaire remise en cause de vos préjugés et attitudes du quotidien.


Désolée.

Bref, il me semble qu’on ne peut pas simplement disqualifier la méfiance des mouvements féministes à l’égard de leurs soutiens masculins comme étant « victimaire ». Elle soulève de vraies questions complexes.

Une méfiance légitime

A partir du moment où on adhère à l’idée qu’il y a un système social – le patriarcat – où les hommes sont les dominants et les femmes les dominées, que le féminisme vise à conquérir du pouvoir économique et politique pour les femmes, il est évident que les hommes, en tant que groupe, ont beaucoup à perdre, et que les féministes ne peuvent qu’être méfiantes et dubitatives quant à la sincérité de leur engagement à leurs côtés.

Les féministes des années 70, fortement imprégnées de philosophie marxiste, ont eu du mal à prendre au sérieux l’idée que des hommes souhaitent lutter à leurs côtés, en allant à l’encontre de leurs intérêts propres, au nom de conceptions désintéressées de la justice et de l’égalité. On trouve un bon exemple de cette pensée dans le texte rageux de Christine Delphy, « Nos amis et nous », Elle y rappelle que le féminisme doit être appréhendé avant tout comme un « conflit entre des groupes concrets opposés par des intérêts concrets », refusant « de considérer que l’opposition n’est pas entre hommes et femmes mais entre le féminisme et l’antiféminisme (…), comme si tout se passait au niveau des valeurs, des déclarations d’intention, comme si le fait de bénéficier ou de subir l’oppression ne faisait aucune différence ».

J’ai personnellement tendance à penser qu’il est extrêmement difficile pour un groupe de réduire collectivement et volontairement la domination qu’il exerce. Le pouvoir ne s’octroie pas, il se conquiert. Ou comme l’exprime ce si beau slogan soixantuitard :

NE ME LIBÈRE PAS, JE M’EN CHARGE !

Le féminisme des années 70 en vient, sur cette base, à questionner radicalement les vertus de la mixité en milieu féministe, adoptant les premières mesures de non mixité au sein des organisations (au MLF notamment). Dans une thèse passionnante consacrée à ce sujet, Alban Jacquemard raconte une anecdote savoureuse : lors des premières réunions du MLF, « la participation des hommes se traduit matériellement  par la crèche qu’ils tiennent et qui permet aux femmes ayant des enfants de les faire garder tout en participant à l’assemblée ».

La participation des hommes se résume à un soutien à distance, à une attitude de rédemption, comme le formule Arria Ly : « Les hommes féministes sont nos frères d’armes et dans la grande arène nous combattons ensemble la main dans la main, eux par réparation et nous par dignité »’.

Le féminisme est alors pensé comme la politisation d’une expérience particulière, celle d’être femme, dans un monde social caractérisé par les rapports de domination des hommes sur les femmes. Le MLF va donc jusqu’à refuser l’utilisation du mot « féministe » à propos des hommes – au profit des termes « compagnons de route » ou, plus récemment, « pro-féministe ».

Cette méfiance du mouvement féministe à l’égard de ses soutiens masculins est donc parfaitement légitime et nécessaire. Faire une place aux hommes dans nos rangs ne va pas de soi, mais me semble pourtant indispensable, pour au moins deux raisons.

Le féminisme a besoin des hommes 

La légitimité des hommes à participer au mouvement féministe est une question ancienne. Rappelons qu’au XIXe siècle, le combat féministe était mené essentiellement par des hommes ; puisque l’accès des femmes à l’espace public était conditionné par l’existence de relais masculins. Ca arrache le cul à certaines de l’admettre mais la vraie « mère du féminisme français » était un homme – Léon Richer. Ce qui posait peu de problèmes, précisément parce qu’il s’agissait d’un féminisme dit « de la première vague » essentiellement axé sur l’égalité des droits, notamment le droit de vote des femmes.

Dans une moindre mesure, et dans un contexte différent, le féminisme a aujourd’hui besoin des hommes pour les mêmes raisons stratégiques. Même Christine Delphy le reconnaît :

« La mixité est nécessaire au rayonnement de l’action féministe, à sa présence dans un grand nombre de lieux tant militants qu’institutionnels (…). Ces relais mixtes sont à la fois le signe de la capacité de l’action féministe à gagner une large audience, et la condition de sa réussite à exercer une influence ».

Les hommes ont besoin du féminisme

Ceci étant posé, on peut se demander pourquoi diable les hommes dépenseraient du temps et de l’énergie à soutenir la cause féministe, plutôt qu’à aller bouffer des andouillettes ou lire Acrimed (une page de pub s’est cachée dans cet article, saurez-vous la retrouver ?).

« Parce que c’est une bonne technique de drague » n’est pas une réponse appropriée à cette question (bien qu’en ce qui me concerne ça marche à mort je dois bien l’admettre).

« Parce qu’ils veulent acheter leur rédemption pour deux millénaires de domination masculine, dans un geste sublimement désintéressé faisant fi de leurs intérêts objectifs » n’est pas satisfaisant non plus, on vient de le voir.

La vraie raison, c’est qu’ils y ont intérêt, dès lors qu’on considère le féminisme avant tout comme l’ambition d’un dépassement des normes et des contraintes de genre.

Le féminisme déconstruit la traditionnelle invisibilité du genre masculin : l’homme n’est plus l’Homme. On cesse progressivement de traiter les hommes comme si leur expérience personnelle du genre était sans importance, on tend à considérer que l’assignation à la virilité constitue un poids et une contrainte tout aussi ( ?) aliénante et mutilatrice que l’enfermement dans la féminité. Pour reprendre les termes de Virginie Despentes :

“Qu’est-ce qu’être un homme, un vrai ? Réprimer ses émotions, taire sa sensibilité, avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Etre angoissé par la taille de sa bite. Savoir faire jouir les femmes sans qu’elles sachent ou veuillent indiquer la marche à suivre. Ne pas montrer sa faiblesse. S’habiller dans des couleurs ternes. Devoir faire le premier pas, toujours. Devoir être courageux, même si on n’en a aucune envie. Avoir un accès restreint à la paternité”.

Dans cette perspective le féminisme vise aussi l’émancipation des hommes, la consécration de leur droit inaliénable à adorer torcher le cul des gosses et cuisiner des tartes aux pommes. La participation des hommes à la lutte est alors une évidence.

« Le féminisme permet une conquête des femmes sur elles-mêmes, sur l’incertitude initiale de leur propre identité. Enfermée dans son rôle féminin, la femme ne mesure pas à quel point son oppresseur est lui-même prisonnier de son rôle viril. En se libérant, elle aide à la libération de l’homme. En participant à égalité à l’Histoire, elle la fait autre. » écrit ainsi Gisèle Halimi dans La cause des femmes.

 

Je suis une femme, pourquoi pas vous ?

Les hommes sont pleinement légitimes dans le combat féministe, mais il est inévitable, et d’ailleurs fort souhaitable, que les formes et les modalités de leur participation fassent l’objet de tensions et de mises en question permanentes. Il s’agit de ne pas oublier la grande leçon du féminisme : le savoir est situé. Militants et militantes féministes ne doivent jamais négliger de se demander « d’où ils/elles parlent ».

En conséquence, il me semble que les mouvements féministes doivent être particulièrement vigilants à deux choses :

Ne pas reproduire en contexte militant les rapports sociaux de domination masculine

Les mouvements féministes doivent être attentifs à ne pas laisser les hommes « confisquer la lutte » c’est-à-dire à ne pas reproduire en leur sein la division sexuée des tâches militantes, la confiscation de la parole et du pouvoir par les hommes. Ça semble aller de soi, mais dans les faits cela requiert une vigilance et un questionnement de tous les instants. Une littérature sociologique abondante (par exemple Le sexe du militantisme) a montré comment les stéréotypes de genre tendaient à se reproduire dans les mouvements sociaux, un phénomène qui n’épargne pas le mouvement féministe – rappelons ici que MLF avait un mal fou à obtenir que les hommes restent en queue de cortège lors des manifestations pour le droit à l’avortement, et que les groupes MLAC, groupes mixtes de défense de l’avortement, étaient dirigés et contrôlés par les médecins – … des hommes.

Préserver des espaces de non mixité et privilégier une parole incarnée

L’essence même du mouvement féministe repose sur une politisation du privé, de l’intime. Cela ne peut se faire qu’à l’abri de la barrière de genre, tout simplement parce que les hommes n’ont pas la même expérience sensible, concrète, du sexisme. Comme le dit Christine Delphy (encore et toujours) : « Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir ».

Pour permettre ce travail de désindividualisation du vécu de chacun.e, les structures féministes doivent préserver dans leur organisation, des espaces de non mixité. Il me semble également que dans l’espace public, le mouvement féministe devrait privilégier la première personne du singulier, les discours incarnés, la parole sensible et vécue.  Être féministe c’est apprendre à dire « je » : si elle n’est pas alimentée par la conscience vécue, quasi charnelle, de la réalité de la domination, la lutte politique n’est plus qu’un combat philanthropique.

Un grand merci à mon Comité de Relecture pour ses suggestions, critiques et mecsplications 😉 Je demeure dans l’attente avide de l’avis des premiers concernés (coucou les hommes féministes de mon entourage, par exemple ici ou encore , ceci est officiellement un appel du pied !).

Une soirée chez les hétéronormaux

C’était une soirée comme une autre, autour d’une bière, avec des potes hétéros de gauche. Le genre de soirée « décontract » où on parle d’un peu tous les sujets de la terre : les élections, le taf, l’ambiance de la ville, et forcément, de cul. Ca a commencé avec les trans qui ont des problèmes psychologiques, pour en arriver à la rareté de l’orgasme féminin… des sujets normaux quoi, avec une analyse normale.
Mais la soirée se gâte quand, rejoignant un second groupe de mecs de gauche, j’évoque le précédent débat sur la transexualité qui dérive par des voies obscures sur l’homosexualité. Là, l’un d’eux me sort : « de toute façon les homos c’est déjà un peu des femmes ». Moment d’étonnement… What the… ??! Je demande calmement d’expliciter.  » Quand ils sont passifs, c’est déjà comme des femmes ». Ok, respire… Dans ces moments là, on n’a qu’une envie, c’est de lui balancer sa pint dans la gueule (ou ailleurs). Mais, la petite voix maso en vous se réveille et vous force à engager une discussion rationnelle en s’imaginant sérieusement que ça peut servir à quelque chose. D’abord il faut passer la phase de l’étranglement, avaler sa bière, et demander encore une fois des précisions. Non en fait c’était bien ça, les femmes sont passives et les hommes actifs, sexuellement. Toujours. Ah bon tu n’es pas d’accord ? Mais voyons, c’est l’homme qui pénètre !
A force de traîner avec des féministes, j’avais oublié que certaines personnes pensaient encore sérieusement comme ça.

Etre féministe avec trois grammes

I myself have never been able to find out precisely what feminism is:  I only know that people call me a feminist whenever I express sentiments that differentiate me from a door mat or a prostitute.  ~Rebecca West

Le féminisme c’est un peu le point Godwin de mes conversations en soirée. Je finis toujours par lâcher une petite considération sur les différences de genre relatives à tel ou tel phénomène. Et ce, quel que soit le sujet de départ : la campagne électorale, Ryan Gosling (forces, faiblesses, opportunités), les lolcats, les restos asiatiques à Paris (« LE meilleur bobun de Paris »), le chemisier hideux de ma directrice de service (non mais QUI porte encore des chemisiers à fleurs aujourd’hui ?), le jeu d’acteurs des politiques de l’habitat en quartiers sensibles, et bien sûr, mes deux grands thèmes préférés passée la deuxième pinte de bière : le caca et le sexe. Oui je passe beaucoup de temps à deviser sur la sociologie de mon cul, et je suis totalement incapable de parler de sexe sans geindre contre ces rôles et ces stéréotypes genrés qui nous sont assignés.

Il parait que je suis un peu « univariée » dans ma vision du monde (en 2012 j’ai décidé d’arrêter de fréquenter des gens qui utilisent des mots comme « univarié » et « intersectionnalité » après 22h). Mais je pense que la domination de genre est un phénomène multiforme et que c’est en politisant des champs qui relèvent d’habitude du privé et de l’intime qu’on la fera réellement éclater au grand jour. Oui oui.

Ce qui n’est pas une mince affaire. Car à peine lâché une vague remarque sur les stéréotypes de genre, vous vous exposez aux réactions suivantes :

  • « Ah parce que t’es féministe ? »

Cette phrase est en général prononcée par « un gentil garçon de gauche, très ouvert, qui sait faire cuire tout seul son riz et qui attend qu’on le congratule lorsqu’il y ajoute des oignons et de la tomate » (dixit Mademoiselle). Elle est très souvent suivie de petites blagues très sympathiques et pas du tout lourdes du style « Je te laisse payer ta conso /je te tiens pas la porte, je ne voudrais pas que tu t’énerves ».

  • « Ouais, Eve, elle est FEMINISTE »

Alors ça c’est la copine qui t’affiche avec emphase et jovialité, mais quand même à peu près sur le même ton qu’elle dirait : « Elle milite pour le parti maoïste végétarien» ou « elle fait sauter des trains par conviction évangéliste ». Cette phrase a pour but premier de lui permettre de se désolidariser de tout propos féministe que tu pourrais tenir par la suite.  

Selon le degré de progressisme de ladite copine, l’idée sous-jacente pourra plutôt être de l’ordre de « C’est certes une idée fort originale que d’être féministe, mais je suis une fille ouverte et je ne désapprouve pas : après tout pourquoi pas ? » (Haussement de sourcils sceptique) ou de « Moi je ne suis pas comme elle, j’aime les hommes » (battement de cils). Avec des infinies nuances entre les deux.

Vous savez, c’est la même copine qui va se sentir perpétuellement obligée d’accoler à toute déclaration vaguement revendicatrice en matière d’égalité hommes-femmes le très célèbre : « Je ne suis pas féministe ni rien, mais… ».

A ce moment là de la conversation et de ma consommation d’alcool, j’ai en général le sentiment d’être une sorcière débarquée tout droit du Mordor dans le but d’encourager les femmes à quitter leur copain/mari, assassiner leurs enfants, devenir lesbiennes et renverser le capitalisme.

Surtout, à ce moment de la soirée, l’ensemble des convives s’emploie généralement à  m’exposer son point de vue sur le féminisme. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais ça fait partie des sujets sur lesquels TOUT LE MONDE a un avis (y a des jours où j’ai envie d’ouvrir un blog sur les politiques d’insertion par l’activité économique en milieu rural – ce serait moins fatiguant nerveusement).

Loi mathématique trop peu connue : dès lors que le nombre de participants à une soirée dépasse six personnes, et qu’elles se mettent à parler de féminisme, il y a une probabilité de 100% pour que quelqu’un dise: « Non mais moi je ne suis pas pour le féminisme, je suis pour l’égalité » (sous-entendu : parce que vous les féministes ce que vous voulez c’est la domination de la femme sur l’homme n’est ce pas ?). Quand je suis chanceuse, j’ai même droit au très fameux : « Non mais l’égalité, ça y est, vous l’avez ».

Mes aïeux ! (Je trouve qu’on n’utilise plus assez cette expression. « Mes aïeux », ça claque je trouve. Ou en moins laïque, « Jésus Marie Joseph » c’est bien aussi).

La difficulté consiste alors à contenir la crise de nerfs qui me guette et à rejeter la tentation d’aller éclater en sanglots hystériques dans les toilettes du bar.

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Hey mademoiselle !

« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

Combien de fois dans ma vie ai-je entendu cette phrase d’accroche complètement bidon. Combien de fois, je vous le demande. Ca va en général de pair avec un examen appuyé de mes fesses, mes hanches et mes seins (il existe une version Royale Deluxe où je me fais aussi siffler mais ça, c’est pas à tous les coups). Notons qu’une bonne dizaine de variantes imagées, telles que l’über-fumeux  « Ton père est un voleur etc etc » sont disponibles en rayon (l’humoriste Bérengère Krief les a recensées ici). J’ai l’impression que Paris est la capitale mondiale de ce genre de trucs.

Illustrations : Sarah, http://letraitquotidien.illustrateur.org/

Que faire ?

J’ai tout essayé, tout.

Prendre par surprise. « Hey, jeune homme, franchement t’es pas mal non plus, tu me files ton 06 ? »

Menacer avec poésie. « Tu m’abordes encore une fois comme ça dans la rue alors que j’ai rien demandé et je t’écrabouille le bulbe à la barre à mine » (ok mes bottes à talon et moi on mesure à peine 1,65 mètres mais quand je montre mes dents, je fais peur).

Éconduire poliment mais très fermement. « Aurais-tu, s’il te plait jeune homme, l’amabilité de remballer ta bite immédiatement ? Permet- moi d’attirer, en effet, ton attention sur le fait que tes chances de réussir à l’introduire dans mon vagin sont strictement nulles. »

Mais la conversation se termine invariablement par le grand classique : « Hey vas-y… sale pute ! ». Une seule façon d’y échapper, regarder ses pieds, et tracer sa route en bredouillant un vague  « euh oui enfin c’est gentil mais c’est-à-dire qu’en fait je suis pressée là je dois vraiment y aller ».

C’est un truc qui m’a toujours vachement interpellée, quand même. Bon sang, mais ils espèrent quoi au juste, ces types ? Peuvent-ils ignorer qu’on est en général dans la rue pour une bonne raison… comme aller quelque part  par exemple ? Pensent-ils que sous prétexte que c’est formulé comme un compliment, au fond, ça nous fait plaisir ?

Vous vous dites sûrement que je suis un peu virulente alors que ce n’est pas si grave, et que je devrais apprécier de me faire draguer. Sauf que :

Ce n’est pas de la drague.

Premièrement, je me demande si ces mecs espèrent réellement obtenir une réponse positive, un numéro de téléphone. Je n’ai jamais vu aucune de ces tentatives d’approches bidon réussir. Notamment parce que leur caractère standardisé et systématique est un gage d’absence totale de sincérité.

Mais peut être qu’ils s’entêtent dans l’idée que « ça peut marcher » parce qu’ils sont incapables de se mettre à la place d’une fille et de comprendre la peur que lui inspire le fait d’être abordée par un inconnu. Car pour une fille, derrière chaque relou, se cache une vague peur, la peur du viol et de l’agression. Au fond, l’inverse – une fille draguant les mecs dans la rue – serait certainement possible, voire très efficace, même avec des phrases d’accroche bidon ; parce que les possibilités d’interaction ne seraient pas limitées par la peur confuse et diffuse du viol et de l’agression.

Deuxièmement, ces tentatives d’interaction sont toujours non désirées et totalement asymétriques. La drague repose sur une certaine réciprocité : par un certain nombre de signes plus ou moins explicites, la fille est censée signaler son intérêt pour les avances qui lui sont faites, faute de quoi l’interaction prend fin. Contrairement aux relous dans la rue, qui n’attendent aucune réponse, aucune manifestation de consentement.

Ce n’est pas innocent

J’ai déjà évoqué la façon dont les femmes se sentent moins à l’aise dans l’espace public urbain que les hommes, en ont une pratique beaucoup plus restreinte, surtout le soir. La peur de l’agression, verbale ou physique, assignée à l’adolescence par des injonctions à ne pas trainer dehors, est omniprésente dans la perception qu’elles ont de la ville. Elles développent un sentiment de vulnérabilité, d’illégitimité à se trouver dans l’espace public.

C’est pour cette raison que les relous dans la rue sont des « milices du patriarcat ». Leurs interpellations permanentes rappellent aux femmes que l’espace public ne leur appartient pas ; qu’elles n’ont rien à faire seules dans la rue.

Bref je ne connais pas la raison personnelle, psychologique, qui pousse des centaines de mecs jeunes et moins jeunes à aborder les filles de cette façon (une certaine misère sexuelle ? le besoin d’éprouver, dans nos regards fuyants et nos pas qui s’accélèrent, le reflet de leur domination ?), mais par contre la signification SOCIALE du script hyper standardisé qu’on nous rejoue à chaque fois – même phrase d’accroche, même (absence de) réponse, m’apparaît assez clairement.

« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

sous titre : Bonjour, je tiens à te rappeler que si tu n’as rien à faire seule dans un espace public car la rue c’est mon territoire. Par ailleurs puisque tu es seule, tu es forcément disponible et désireuse de te faire draguer, ce qui tombe bien puisqu’en tant que mec j’éprouve des besoins sexuels irrépressibles

La drague relou de rue n’est pas anecdotique ; il est temps d’en faire prendre conscience.

Edit : plusieurs articles chouettes ont été écrit depuis sur la question – notamment ici, ici et là.

Qu’est ce qu’on se marre !

Vous en avez sans doute entendu parler, Herman Cain, candidat conservateur aux primaires républicaines (vous savez, c’est celui qui propose un impôt unique de 9%), est accusé de harcèlement sexuel. Par quatre femmes différentes. Mais les électeurs … n’en ont rien à foutre, comme en témoignent les sondages.

Comment expliquer ce phénomène ? Pour certains, la base républicaine a envie de croire à l’innocence d’Herman Cain et à un complot de l’autre camp (ouah, ça rappelle quelque chose). Dans un pays aussi profondément clivé sociologiquement et électoralement que les Etats-Unis, la théorie du complot, ça marche à donf (d’ailleurs les libéraux ont déjà conspiré pour faire élire Barack Obama alors qu’il n’est pas né aux Etats-Unis, tandis que le gouvernement Bush est responsable du 11 septembre, et je vous parle même pas de l’assassinat de Kennedy.

Des pétasses sans humour

Une explication alternative, qui fait se dresser mes cheveux sur mon crâne et mes poils pubiens sur mon pubis (mon dieu que ce mot est hideux), c’est que pour beaucoup de conservateurs, il n’est toujours pas perçu comme fondamentalement mal d’avoir des comportements lubriques et de harceler ses collègues. Herman Cain a bien sûr joué sur ce sentiment, en déclarant que les femmes en questions ne comprenaient simplement pas son sens de l’humour. (Qu’est-ce qu’on se marre, dites donc !)

Ou comme le formulent si joliment les éditorialistes américains :

Kurt Schlichter  : the only things you need to file a lawsuit are the filing fee and a printer. Facts are optional. … Where sexual-harassment law once protected women from being forced to be the playthings of crude lechers, it’s been transformed to enforcing a prim puritanism that drains the humor and humanity from the workplace.”

John Derbyshire : « Is there anyone who thinks sexual harassment is a real thing? Is there anyone who doesn’t know it’s all a lawyers’ ramp, like “racial discrimination“? You pay a girl a compliment nowadays, she runs off and gets lawyered up.”

Bon sang mais c’est bien sûr ! Enfin chers lecteurs, ouvrons les yeux! HERMAIN CAIN EST UNE VICTIME. De nos jours, à cause de ces connasses de féministes, il n’est plus possible de complimenter les femmes. Avant, elles trouvaient ça flatteur. Aujourd’hui elles sont devenues des bébés sensibles et sans humour, hystériques ; elles crient au harcèlement et collent un procès au cul pour la moindre galanterie. On a peur de se retrouver seul avec elle dans un ascenseur, car le risque de finir au tribunal est trop lourd. Bref, les féministes revanchardes utilisent les lois sur le harcèlement sexuel comme une arme dans leur guerre globale contre l’humour et les plaisirs de la séduction. (Non mais c’est vrai quoi, on rigolait bien quand on pouvait jouer à « pouet pouet camion » avec les seins de sa secrétaire).

C’est drôle, mais on a entendu quasiment la même chose – le fameux argument selon lequel le harcèlement sexuel n’est qu’une tentative de drague mal interprétée – en France (quoi que proféré avec un tantinet plus de classe et de distinction – on reste des français, merde) il y a quelques mois, lorsque nos éditocrates préférés ont volé au secours de DSK au nom de la « galanterie française », qu’il faudrait défendre face à la pudibonderie puritaine anglo-saxonne.

On peut penser à Alain Finkielkraut lorsqu’il dénonce « le procès des baisers volés, des plaisanteries grivoises et de la conception française du commerce des sexes », ou encore Irène Théry lorsqu’elle vante un féminisme « à la française » qui « veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés. » Comme s’il était AGREABLE de se faire mater le cul par son patron. Comme s’il était DELICIEUX d’affronter des remarques lubriques pour la seule raison qu’on porte une jupe. Et surtout comme s’il pouvait être « féministe » de tolérer une drague à sens unique, où la femme subit passivement les avances d’un homme qui détient, outre l’initiative exclusive du rapport de séduction, le pouvoir de la licencier, rétrograder ou placardiser (dans le cas Herman Cain), ou de la faire virer (dans le cas DSK).

Comme l’évoque Eric Fassin sur son blog, dans une « démocratie libérée de la domination masculine », la séduction se doit d’être repensée :

« Pour être féministe, il n’est donc pas nécessaire de renoncer aux « plaisirs asymétriques de la séduction ». En revanche, pourquoi l’asymétrie serait-elle définie a priori, la pudeur féminine répondant aux avances masculines, comme si les rôles sociaux ne faisaient que traduire une différence des sexes supposée naturelle ? (…) Au contraire, l’incertitude fait le charme d’un jeu qui consiste à improviser sans savoir d’avance qui joue quel rôle. Autrement dit, dans l’érotique féministe, le trouble dans le genre s’avère… troublant. »

Des salopes vénales

Pour en revenir à nos conservateurs américains, dans leur grand combat pour rétablir la vérité sur le harcèlement sexuel, ils nous rappellent aussi cette grande et belle vérité : si les femmes sont aujourd’hui si promptes à appeler leur avocat pour une petite main aux fesses de rien du tout, c’est parce qu’elles sont fondamentalement VENALES. Ce qu’elles cherchent vraiment, c’est la gloire et l’argent. Comme me l’a toujours dit ma mère : si tu ne parviens pas à épouser un homme riche, il ne te reste plus qu’à en poursuivre un en justice. D’ailleurs, personnellement, si je travaille à temps plein c’est dans cet unique but : poser mon cul derrière un bureau et exhiber langoureusement mon décolleté toute la journée, dans l’attente d’une blague salace de mon patron, histoire de pouvoir porter plainte et encaisser un max. Évidemment.

La commentatrice politique Laura Ingraham éclaire ainsi avec pertinence l’affaire Herman Cain : “We have seen this movie before and we know how it ends. It always ends up being an employee who can’t perform or who under-performs and is looking for a little green.”

Tout ça me rappelle furieusement le troussage de domestique et autres pertinentes réactions de nos éditocrates nationaux pendant l’affaire DSK. On a connu des deux côtés de l’Atlantique le même déplacement de débat ; on a cessé de parler des faits (y a-t-il oui ou non eu harcèlement… ?) pour discuter de savoir si le harcèlement était acceptable ou non. On s’est mis à juger les victimes présumées, placées en position d’accusées et sommées de se justifier. Présumées folles et un peu nympho sur les bords du simple fait de leur accusation. Exactement comme Anita Hill il y a vingt ans de cela, lorsqu’elle avait accusé Clarence Thomas, un juge de la Cour Suprême, de harcèlement sexuel.

Soyons sérieux deux minutes. Porter plainte pour harcèlement sexuel, c’est devoir affronter une réputation de pleurnicheuse et de fille à problème parmi ses collègues, le risque de perdre son job (surtout aux USA parce que bon Outre Atlantique la sécurité de l’emploi, einh…), et des relations conflictuelles avec son ancien employeur. Donc d’un point de vue carrière professionnelle, vous en conviendrez, c’est moyen.

Pour la gloire, on repassera aussi : refuser d’être traitée par son boss comme une pole dancer, c’est prendre le risque d’être jetée en pâture aux lions sur la place publique et traitée, en gros, de pute. Lisez les journaux.

Et après on s’étonne que les femmes victimes de harcèlement sexuel répugnent à porter plainte. Comme Tristane Banon, ou comme l’une des accusatrices d’Herman Cain, qui a déclaré avoir peur d’être la prochaine Anita Hill…

Fille constipée, fille dominée

illustration par le Trait Quotidien

Ce billet est illustré par Sarah, dont vous pouvez retrouver les dessins sur le très très awesome blog Le Trait Quotidien !

« Je n’arrive pas à faire caca chez mon copain. J’ai peur qu’il entende, qu’il y ait des odeurs, ça me bloque. Des fois, je ne vais pas aux toilettes pendant des semaines… » (Témoignage recueilli dans mon entourage).

Avouez que ce phénomène est absolument fascinant, même s’il demeure très peu étudié (malgré un chouette article sur rue89).  Toutes ces filles qui, avec leur mec ou au bureau, préfèrent se retenir et risquer l’occlusion intestinale plutôt que d’aller à la selle. Ou qui usent de multiples stratagèmes pour lâcher leur crotte incognito : allumer la télé, la musique ou le robinet pour masquer le bruit, bourrer le fond de la cuvette avec des épaisseurs de PQ …

Maïa Mazaurette, de Sexactu.com (Maïa si un jour tu lis ces lignes sache que je suis méga fan de ton blog, veux tu m’épouser ?), constatait d’ailleurs que ce complexe donnait désormais lieu à un juteux business avec l’apparition de produits tels que YouGoGirls, qui pour à peine 2,50 $ les trois sachets offre désormais la possibilité aux femmes de faire caca sans bruit, sans odeurs et sans bactéries.

« Les filles, ça ne fait pas caca ». Et quand ça pète, ça fait des paillettes ? Voilà un mythe, une légende urbaine, qu’une moitié de l’humanité tente de faire gober à l’autre depuis des décennies. Le pire du pire c’est que visiblement il existe des mecs pour y croire aveuglément et au tout premier degré, comme je l’ai découvert avec effarement sur une demi-douzaine de forums en ligne (je recommande tout particulièrement celui-ci et bien sûr celui de doctissimo, toujours culte – on y lit même des filles venir déclarer, la main sur le cœur, qu’elles ne font pas caca). Ce serait du gros LOL en barres si ce n’était pas vaguement obscurantisto-inquiétant sur les bords quand même. Seigneur, où va le monde.

Mesdemoiselles, mesdames, pour être féminines, soyez douces, délicates… et constipées. Voilà bien la preuve que l’assignation sociale à une sacro-sainte féminité de papier mâché est à peu près aussi naturelle que les seins d’Ophélie Winter.

Le succès c’est pas sexy

Hey, les filles… le succès c’est pas sexy !  Si vous voulez draguer un mec dans un bar, surtout ne lui dites pas que vous êtes diplômée de Sciences Po et consultante à 3000 Euros par mois. D’ailleurs il paraît que sur les sites de rencontre, les femmes très diplômées ont plus de mal à trouver un mec que celles qui exercent des métiers plus « traditionnels » (métiers du social ou du soin par exemple).

Et si jamais vous réussissez à vous caser, sachez-le : si vous gagnez plus que votre mec, votre relation n’a que peu de chances de durer. C’est L’Expansion qui le dit. Le pauvre petit se sentira humilié, bafoué dans sa virilité …et le risque qu’il vous trompe est cinq fois plus élevé !

 Bon, si vous êtes dans ce cas (après tout c’est quand même le cas de 24% des femmes selon une enquête de l’INSEE), pas de panique, le New York Times a recueilli pour vous quelques conseils. Par exemple, payez pour les dépenses invisibles, comme les vacances, mais laissez-le sortir sa carte de crédit en public pour payer le resto (« ça lui évitera de passer pour un gigolo »).

 Enfin bref, vous l’avez compris, “les hommes ne veulent pas que leur femme ait du succès. Ils veulent qu’elle les admire. C’est important pour eux que la nuit, elle soit pleine d’énergie, qu’elle ne passe pas son temps au lit à jouer avec son BlackBerry » (merci le NYT pour cette brillante analyse). Les femmes qui échappent aux rôles féminins traditionnels (fille à papa, papillon romantique, mère poule, objet sexuel) doivent se livrer à des contorsions sans fin pour maintenir intactes les apparences ; épargner la fierté millénaire du mâle soutien de famille…Sous peine de perdre l’amour de son partenaire (preuve s’il en est de la place centrale que jouent toujours les rapports de domination et les stéréotypes de genre, jusque dans les relations de couple et le sentiment amoureux).

 Alors, les femmes trop ambitieuses sont-elles condamnées à la solitude et à la frustration ?  Dans son best seller féministe Backlash, Susan Faludi rappelle que cette assertion constitue une constante du discours antiféministe. On reproche au féminisme d’avoir produit une génération de femmes malheureuses, sans mari ni enfants, qui perdraient par ambition la possibilité d’accéder à ce qui les épanouirait réellement : la vie de famille. Car ne l’oubliez jamais, les femmes sans mari ni enfants sont des monstres de foire ! Voilà ce qu’on appelle un discours disciplinaire… et performatif.