Archive by Author | Eve

Les grands hommes

« Nous qui sommes sans passé, les femmes ; nous qui n’avons pas d’histoire

Depuis la nuit des temps, les femmes ;  nous sommes le continent noir »

(Hymne du MLF)

Le président Hollande a choisi de faire entrer deux femmes au Panthéon, comme le lui avait suggéré le rapport Bélaval, qui avait souligné que seules deux femmes y avaient jusqu’à ce jour été enterrées (dont Sophie Berthelot au titre de sa « vertu conjugale »). Cette décision fait écho à la politique de féminisation des noms de rue et des stations de tramway  engagée par la Mairie de Paris – rappelons que seules 3 stations de métro sur 301, et 2% des noms de rue de France portent le nom d’une femme.

Cette ambition nouvelle de féminisation de nos lieux de mémoire suscite un certain émoi. Pour beaucoup, choisir un nom de femme ne présente pas d’intérêt : c’est du « féminisme primaire », de la discrimination positive ; cela n’a pas de sens de rendre hommage à une femme « juste parce qu’elle est une femme » (entendu récemment : « Olympe de Gouges n’a rien fait de sa vie ») (sic). Le préjugé sexiste est patent. Olympe de Gouges est un personnage historique complexe et plutôt sulfureux : victime d’une justice expéditive pour avoir dénoncé les massacres de septembre, elle incarne, avant toute chose, la résistance à la Terreur, par son refus de voter la mort du roi, puis son opposition virulente à Robespierre. De cet engagement, il n’est jamais question lorsqu’on débat des hommages qu’il faudrait lui rendre ou ne pas lui rendre. De même, le rejet épidermique dont fait parfois l’objet Simone de Beauvoir est, bien souvent, une critique de Jean-Paul Sartre, dont elle fut pourtant une compagne libre et distante.

Mais voir dans la féminisation de notre toponymie une « discrimination positive » relève surtout d’une conception étroite et datée de l’histoire, vue comme le fait des princes, des chefs et des guerriers. Dans cette histoire, les héros sont des Hommes d’Etat, des Hommes de pouvoir. Ce sont donc, logiquement, des hommes – avec un petit h. Ainsi le côté masculin de l’histoire est posé en universel censé nous raconter tous et toutes. Judith Butler note, dans Trouble dans le genre, la permanence de cette équation « masculin = non marqué par le genre = universel » : le masculin nie l’incarnation qui le marque socialement et s’érige ainsi en absolu abstrait. Comme dans la grammaire, le masculin se pose comme neutre. Ce faisant il rend invisible l’autre moitié de l’humanité, et les rapports de pouvoir qui s’établissent entre les genres.

« Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. »

Dans cette histoire, les femmes ont disparu. La fin du cens, conquise en 1848, porte le joli nom de suffrage « universel ». La prospérité économique est pour l’essentiel le fait des hommes, puisque le travail des femmes est réputé dater des années 60.  Margaret Maruani a pourtant bien montré que les femmes travaillent depuis toujours – agricultrices, nourrices, domestiques, ouvrières – bien qu’en dehors du cadre salarial, donc dans l’ombre.

 

Dans cette histoire, il n’y a pas de place pour les formes de courage, d’engagement des femmes. Celles-ci sont sans doute moins spectaculaires : non pas par nature, mais à cause de leur infériorité sociale et juridique, qui les tenait en marge du pouvoir. Dire qu’Olympe de Gouges « n’a rien fait dans sa vie », c’est la mesurer à l’aune de l’idéal -éternellement masculin- du Grand Homme, comme si elle avait eu les mêmes droits et les mêmes chances que lui – droit de voter et d’être élue, d’exprimer une opinion propre sans être jugée impudente et ridicule. Virginia Woolf rappelle, dans Une chambre à soi, combien il est difficile de créer une œuvre littéraire quand on n’a ni temps pour soi, ni intimité véritable, qu’on est placée sous la dépendance spirituelle et économique d’un homme. Derrière ce refus d’accorder une place aux femmes – et aux rapports hommes/femmes – dans notre mémoire nationale se joue un processus de déshistoricisation de la domination masculine, qui tend à naturaliser les différences entre les sexes. On prête le flanc au syllogisme avancé par Spinoza dans son Traité de l’autorité politique : « Si les femmes étaient de par la nature, les égales des hommes, écrit-il, si en force de caractère et intelligence, les femmes se distinguaient au même degré que les hommes, l’expérience politique le proclamerait bien ! ». En refusant de donner à voir des exemples féminins de courage et d’héroïsme, on participe à la construction de ces qualités comme des traits masculins.

Une autre histoire est possible : Georges Duby et Michelle Perrot l’ont bien montré. Elle est nécessaire pour, sans cesse relever ce double défi : rendre l’hommage qui leur est dû aux grandes femmes – scientifiques, militantes, écrivaines – oubliées à cause de leur sexe ; et sans cesse déconstruire les pseudo-évidences biologiques et historiques.

Publicités

Barbie à l’Assemblée Nationale

Jean Député porte bien ses 42 ans, dont dix passés sur les bancs de l’Assemblée. Crinière abondante et très brune (il avoue se teindre pour masquer les cheveux blancs), silhouette fine et sportive, il porte ce matin un costume bleu marine à fines rayures crème, bien taillé, une cravate de couleur vive, des mocassins discrets. Un style classique mais d’un bon goût certain. Père de deux enfants, de 13 et 16 ans, il raconte les appeler tous les jours : “ils sont ma force, mon énergie, ma fierté”, confie-t-il. Il reste très proche d’eux, malgré son divorce et les tensions incessantes avec le nouveau mari de Laetitia, son ancienne compagne.

Sur les marchés de sa circonscription, dans sa permanence, en réunion de section socialiste ou en commission des lois à l’Assemblée, Jean demeure fidèle à lui-même : discret, doux, chaleureux. A l’écoute de chacun, électeurs, collègues, attachés parlementaires. Toujours prêt au compromis, il ne se départit jamais de son grand sourire lumineux et plein de fossettes, qui parvient toujours à réchauffer l’atmosphère.

Entré en politique à l’âge de 30 ans dans le sillage de la Ministre des Finances de l’époque, dont il est le jeune protégé, il a depuis mené une carrière parlementaire ambitieuse; navigant avec sérieux et application de réunion de groupe en séance plénière, de rapport en commission.

photo d’illustration : Jean Député portant la chemise offerte par sa femme pour marquer ses dix ans de vie parlementaire.

Quelque chose vous choque ? Oui, oui, c’est normal. Je parie que ça vous choquerait moins si on parlait de Marie Députée ?

Les femmes politiques, ces hommes politiques étranges (on murmure qu’elles seraient dotées d’un vagin) font l’objet d’un traitement médiatique spécifique. On utilise à leur égard des expressions langagières et des procédés stylistiques que l’on n’aurait jamais idée d’employer si elles avaient le bon goût d’être dûment équipées de testicules. Petit tour d’horizon par Eve et Antoine.

1) L’infériorisation : “vous êtes bien mignonnes” !

Dans tout portrait de femme politique, une idée sous-jacente: c’est très charmant cette lubie qu’ont les femmes de vouloir faire de la politique. Vraiment très mignon. Adorable ! Mais ne nous y trompons pas, une femme politique demeure avant tout une femme, rien de plus. Les médias le rappellent à chaque fois qu’ils en ont l’occasion :

  • L’infantilisation par l’usage du prénom

Comme l’a constaté le rapport Grésy, les médias, lorsqu’ils parlent des femmes politiques, utilisent très souvent leur seul prénom (et quasiment jamais leur nom de famille seul): on nous parle de “Najat”, “Ségolène”, “Angela” et “Rachida” (mais jamais de “François”, “Arnaud” ou “Vincent”). Peut importe qu’il s’agisse d’une Ministre ou d’une Députée ou Sénatrice de la République.

On peut remarquer que :

– le prénom contrairement au nom de famille, marque l’appartenance au sexe faible (à de rares exceptions les prénoms sont sexués)

– l’usage du prénom, surtout seul, est la marque d’un respect moindre et infantilise la personne ainsi désignée

  • Les gossips avant tout

Les journalistes donnent, dès que possible, la primauté au fait divers romancé, à l’émotion, à l’intrigue sentimentale sur la parole politique. Nulle n’a davantage subi ce travers que Ségolène Royal, ancienne candidate à la présidence de la République, présidente de Région, ancienne Ministre, dont on a analysé la récente campagne législative quasiment exclusivement sous le prisme de sa prétendue rivalité personnelle avec Valérie Trierweiler : dès fois que vous ayez un doute, les femmes politiques sont comme toutes les femmes : des harpies sentimentales, jalouses et possessives.

Autre exemple, on trouvera dans les pages “Politique” du très austère quotidien Le Monde la mention d’une action en requête de paternité intentée par Rachida Dati : Peut-être une façon aisée et détournée d’introduire dans des journaux “sérieux”, dans les pages “sérieuses” de ces mêmes journaux, des ragots, cancans et autres médiocrités qui vont vendre du papier auprès d’un lectorat voyeur/moqueur malgré lui… et de rappeller aux femmes que si elles sont admises dans la sphère politique, elles ne le sont qu’en tant que femmes, que femelles légères.

  • Sois belle…

« En toutes circonstances, même les plus officielles, les hommes on les écoute; les femmes, on les regarde ». Ce constat amer de Brigitte Grésy se vérifie à longueur de page dans nos quotidiens grands publics, qui ne peuvent pas s’empêcher d’insister sur l’apparence physique des femmes politiques, agrémentant leurs articles de nombreux détails sur leur style vestimentaire (Ségolène portait un tailleur bleu et Martine une veste grise blablabla), leur coiffure, leur sourire… le tout fréquemment agrémenté d’allusions vaguement sexuelles, façon clin d’oeil complice “quand même, unetelle, on se la ferait bien”. La femme se voit ainsi représentée dans sa singularité de femme, constamment renvoyée à l’altérité de son corps.

A titre d’exemple, une rapide lecture des “Portraits” de la dernière page de Libération, nous apprend, à propos des Ministres du Gouvernement Ayrault :

– que Najat Vallaud – Belkacem, Ministre, baptisée la “gazelle”, “est jolie, accroche la lumière, éveille des jalousies chez les militants.”

– que Fleur Pellerin, Ministre, “est brune aux cheveux lâches, traits jeunes et asiatiques, robe de soie légère sur longues bottes de cuir noir, talons acérés”.

– à propos de Marisol Touraine : “Dans ses habits, tout est rouge ou presque, dont une bague en forme de gros pétale. «J’aime bien cette couleur.»” On y convoque même “sa meilleure amie” pour décortiquer son style : “ «C’est sa façon cocasse de s’habiller, raconte sa meilleure amie, Françoise Benhamou, une économiste. Un mélange de rétro et de moderne, mais avec toujours une foule de couleurs. ».

Les photographies retenues pour accompagner ces articles n’échappent pas à cette tendance,  comme l’ont encore récemment fait remarquer Les nouvelles news et David Abiker à propos du choix tout particulier d’illustration du portrait de la députée Barbara Pompili dans Libération, tout autant d’ailleurs que son titre : “Soeur sourire d’EE-LV”. La députée est-elle “bonnasse ou bonne soeur” ? A la vue de la photo, on peut se le demander. Dans tous les cas, pas une personne légitime pour exister politiquement de façon autonome. Bonnasse, bonne soeur : une fois de plus, la femme politique est renvoyée à une activité retirée du monde, hors de la sphère publique.

Quant au Figaro Magazine, il choisit à côté du moteur et des objectifs des femmes politiques qu’il interroge, de s’intéresser au dress code de celles-ci. Connaissez vous les choix de cravates et de chaussettes de François Hollande ?  Jean-François Copé a-t-il un faible pour les chemisettes ?

  • … et tais toi !

En plus d’insister si lourdement sur leur apparence physique, les médias tendent à mettre en avant les qualités proprement “féminines” des femmes politiques: douceur, grâce, sourire, réserve, capacité d’écoute et d’empathie…

Dans un récent portrait d’Anne Hidalgo paru dans Rue89, on nous dépeint une femme qui “parle avec douceur”, “sourit”, “produit une jolie musique avec sa voix”, et dont les mots “suintent de bons sentiments”. Libération en rajoute une couche quelques semaines plus tard, en évoquant “sa douceur soyeuse et sa langueur incertaine”. Et s’exclame à propos de Fleur Pellerin : “Et mignonne en plus, pas empêtrée dans le discours froid de l’«énarchie».” !

A l’inverse, faire preuve de qualités considérées comme masculines (fermeté, intransigeance, colère, exigence, franchise, combativité, autorité…) est impardonnable : mais pour qui se prennent-elles ?  On n’a pas oublié à quel point au cours de la dernière campagne présidentielle Eva Joly ou Martine Aubry étaient vilipendiées de toute part comme excessivement “dures”, “rigides”… Leurs conseillers en communication les ont d’ailleurs toutes les deux contraintes à se montrer plus girly, “souriantes”, “moins tranchantes”, “moins péremptoires”, “plus féminines”, “plus douces”, bref “ d’allier “la grand mère protectrice au juge intraitable”...

Si ces caractéristiques stéréotypées – beauté, séduction, douceur, etc – sont généralement évoquées comme des qualités, elles n’en constituent pas moins des “armes à double tranchant” pour les femmes politiques, comme l’analyse Cécile Sourd : “Contre-pouvoirs typiquement féminins dans les esprits, ils les desservent dans la pratique en les rendant suspectes d’user de moyens détournés et non autorisés pour atteindre leurs buts”

Ces procédés divers convergent dans un même sens : rappeler à tous que les femmes politiques sont avant tout des femmes, alors qu’en politique sans doute encore plus qu’ailleurs, le neutre est masculin. “La femme, écrivait Simone de Beauvoir, se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle (…); être une femme, c’est sinon une tare, du moins une singularité. La femme doit sans cesse conquérir une confiance qui ne lui est pas d’abord accordée”.

2) Les stéréotypes : assignation symbolique aux rôles féminins traditionnels

Il y a ensuite la tendance à présenter la femme politique comme sous la tutelle d’un homme – son mari, son père, son mentor… Un phénomène hautement révélateur de notre inconscient collectif selon lequel le statut social de la femme, même lorsqu’elle possède une carrière propre, dépend largement de celui de son mari.

Marisol Touraine demeure ainsi la “fille du sociologue”, Sophie Dessus (députée de Corrèze) la “Blonde de Chirac”, Anne Hidalgo la “potiche de Delanoë”, Barbara Pompili la fille spirituelle d’Yves Cochet dont elle vit “dans l’ombre protectrice” ! Même sur la ministre Cécile Duflot,  “la bonne copine pèse l’ombre du sénateur Jean-Vincent Placé le florentin. Les femmes sont rattachées à l’espace public par la médiation des hommes et enfermées dans des figures féminines stéréotypées d’épouses et de mères.

  • Au dessus du niveau de la mère ?

Dans n’importe quel portrait de femme politique, le journaliste ne manquera pas de vous informer consciencieusement sur le nombre et l’âge de ses enfants. Vous serez par exemple, je n’en doute pas, ravis d’apprendre dès la 3e ligne de ce Portrait que Libération consacre à Nathalie Kosciuzco-Moriset, que celle-ci est une “madone tout juste relevée de couches”. Ou encore dans ce portrait de Paris Match de Cécile Duflot, que celle-ci est “mère de quatre enfants de deux conjoints différents”. On vous met au défi de relever autant d’allusions aux bavoirs et aux biberons dans un portrait de François Bayrou ou d’Alain Juppé…

Pour Cécile Sourd, ce renvoi systématique de la femme politique à ses fonctions dans la sphère privée “a pour principale conséquence de la représenter comme en décalage par rapport à ses devoirs principaux et donc intruse dans un domaine qui ne lui est pas socialement destiné. (…) La femme qui veut réussir en politique se doit donc d’être à la fois épouse, mère, et seulement ensuite actrice politique. Ne réussira à s’imposer que la femme qui remplira correctement les rôles féminins, faute de quoi elle risque de paraître irresponsable ou indigne”. En effet, le Figaro Magazine précise que les nouvelles venues dans la politique ont travaillé et, parfois, “sont devenues mères dans la foulée”. Ouf : voilà décerné un brevet d’équilibre et de réussite. On ne va tout de même pas faire confiance à une femme qui ferait passer sa passion pour la politique avant son destin naturel de mère? Son intérêt pour les Lois de la République au dessus des Lois de la biologie ? Une mauvaise mère, voire même une femme qui n’aurait pas d’enfants, autant dire : un monstre.

Il est significatif à cet égard que la quasi-totalité des “Portraits” consacrés par la presse généraliste à des femmes politiques les décrivent comme “ambitieuses”; ce qui n’est que beaucoup plus rarement le cas pour les hommes; comme si le simple fait d’entreprendre une carrière politique constituait pour elles un pari ou un exploit remarquable, par contraste avec leur destinée naturelle de gardienne du foyer.

Peuvent-elles faire de leur maternité un atout politique plutôt qu’un handicap ? On voit de plus en plus de femmes politiques, de Sarah Palin (la “hockey mom”) à Ségolène Royal (“c’est une mère qui vous parle gnagnagna”) ou encore Marine Le Pen, tenter de mettre en avant leur statut de mères de famille sur la scène publique. L’intérêt étant de pouvoir ainsi se présenter comme pragmatiques, proches des problèmes de la vie quotidienne. Signe d’un progrès dans les mentalités  ? Pas vraiment, analysent Les Martiennes :

“ Dire:  je suis une mère et sous-entendre “une bonne mère”, c’est un peu comme si ces femmes politiques justifiaient leur présence dans un camp, la politique, où on les attend moins. Elles semblent nous dire: “j’ai fait ce qu’on attendait de moi, j’ai désormais toute ma place sur l’échiquier politique”. Comme si une femme devait cocher d’abord cette case, avant d’être candidate à toute fonction électorale. “

  • L’effet première dame

Les médias, y compris les grands quotidiens nationaux généralistes, feignent de prêter aux compagnes des hommes d’Etat  un rôle politique. Il en va ainsi de Valérie Trierweiler, qui s’est arrogé, avec la complicité des journalistes, des prérogatives proprement politiques dans la campagne législative. “Ni militante, ni élue, sans engagement partisan connu, elle n’a aucun titre pour le faire, sinon d’être la compagne de François Hollande” avait fort justement commenté Edwy Plenel. En posant une équivalence médiatique entre elle et Ségolène Royal, on met sur le même plan l’accompagnement conjugal et privé d’un homme d’Etat avec une carrière politique sanctionnée à de nombreuses reprises par le suffrage universel.

Pourtant, institutionnellement la question ne fait plus débat. Dans notre République, il n’y a pas de “Première Dame”: ce n’est ni un statut, ni une fonction ; même si des traçes subsistent de cette tradition monarchique, comme le relève le blog Régine (jusqu’à l’arrêté du 27 octobre 2011, l’art. A. 40, III du Code de procédure pénale qui prévoyait que pouvait être assimilée « à la liste des autorités administratives et judiciaires avec lesquelles les détenus peuvent correspondre sous pli fermé », « l’épouse du Président de la République », version aujourd’hui expurgée de cette mention). On notera avec le blog Régine que cette mention impliquait que le président de la République soit marié, à une femme.

Dans la séparation entre « gouvernement domestique » et « gouvernement politique », le rôle des femmes est pensé essentiellement comme celui de gardiennes des moeurs dans la sphère privée, leur rôle politique devant se limiter à l’exercice d’une “influence morale et politique” sur leur concubin/conjoint.

3) La disqualification implicite

La sociologue Marie-Joseph Bertini a montré combien, alors que “le champ sématique qualifiant l’activité des hommes est médiatiquement très riche, celui concernant les femmes se rétrécit comme une peau de chagrin à quelques formules-clefs”. En procédant à une analyse lexicographique d’un important corpus journalistique, elle a repéré cinq figures principales du “Féminin” dans les médias, qui constituent autant d’expressions toutes faites à disposition de journalistes politiques en manque de créativité ou d’imagination : la pasionaria, l’égérie, la muse, la madone, et la mère. On notera que toutes possèdent une connotation ironique, et que toutes à l’exception de la “pasionaria”, font implicitement référence à un homme (le mari de la mère et de la madone, l’artiste de la muse ou de l’égérie…).

L’expression “pasionaria” a particulièrement retenu notre attention tant son utilisation est fréquente à propos des femmes politiques. Un petit tour rapide sur Google nous apprendra ainsi que : Christiane Taubira est la pasionaria guyanaise, Geneviève Fioraso la pasionaria de l’innovation, Nathalie Arthaud la pasionaria des travailleurs, Marine Le Pen la pasionaria du FN, Christine Boutin la pasionaria des anti-Pacs, Ségolène Royal la pasionaria de la démocratie participative, ou encore Michèle Sabban la pasionaria pro-DSK.

L’expression n’est pourtant pas neutre. Elle connote l’excès, la démesure un peu ridicule, la dévotion à une cause unique. Elle fait référence à une action politique irréfléchie, moque le ridicule d’une femme passionnée qui, la naïve !, croit à ce qu’elle dit.  Elle fonctionne ainsi comme un mécanisme puissant et implicite de disqualification.

Le traitement médiatique réservé aux femmes politiques est prescripteur, autant que révélateur, d’un cantonnement symbolique des femmes à leur place immémoriale, le foyer. Aujourd’hui comme hier, l’irruption des femmes dans le saint des saints de la sphère publique, la politique, est difficile à accepter pour beaucoup. Comment donc, les femmes, non contentes de dicter la politique à la maison, non contentes d’affirmer que la politique se joue d’abord au quotidien et à domicile (“le privé est politique”, crient-elles), se piquent également de déserter cette sphère qui leur était, naturellement, destinée ?

Etre une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

Image

La Parabole du Leader Price

L’autre jour, au bureau, je zonais sur internet (oui ça m’arrive) (à ma décharge ma boss m’avait demandé de classer tous les documents-ressource du serveur par thématique et ordre chronologique), et je suis tombée sur cet article. On y apprend que c’est super chouette d’être une fille, parce que qu’ “il peut suffire d’une nouvelle paire de chaussures pour que tout s’arrange”. Et puis “on mange les yaourts qu’on aime, vu que c’est nous qui faisons les courses”.

OH REALLY. Que de privilèges. Ma première réaction, outre le partage compulsif sur les réseaux sociaux, a été une crise de gloussements hystériques, qui a dégénéré en fou-rire irrépressible, puis une nausée digne du Titanic un jour de tempête, et enfin une envie compulsive de brûler un magasin Louboutin.

Je suis allée faire mes courses au Leader en continuant à pester dans ma tête contre ces Connasses-qui-foulent-au-pied-les-acquis-d’un-siècle-de-combat-féministe. Comme j’étais plutôt pressée, j’ai fait des grands sourires charmeurs aux trois hommes devant moi à la caisse pour qu’ils me laissent passer devant eux. Ce qui était, vous en conviendrez, la moindre des choses de leur part, étant donné que 1. J’avais un peu moins d’articles qu’eux à passer à la caisse et 2. Je suis plutôt pas mal performante niveau sourires charmeurs. D’ailleurs ça a marché. C’est bon d’être une fille.

Le patriarcool…

Battre des cils pour obtenir d’un homme un avantage matériel, c’est tirer parti de l’avantage principal que confère la féminité : la possibilité d’exercer un certain pouvoir sur les hommes par la séduction.

Oui, c’est indéniable, il y a des avantages, au moins ponctuels, à être une fille, ou plus précisément, à se comporter comme une (« vraie ») fille (« 101 raisons pour lesquelles c’est bien d’être une fille : 1. La tête des hommes quand on met une minijupe, 2. La tête des hommes quand on met un Wonderbra, 3. La tête des hommes quand on met des talons hauts »). C’est le patriarcool : c’est patriarcal, mais c’est cool !

 Les exemples sont légion. Très souvent, on se soumet aux normes de genre avec enthousiasme et beaucoup de bonne volonté, parce qu’on en tire un profit ou un plaisir : celui de séduire des hommes, de façon sincère ou ponctuelle et intéressée. On a donc tout intérêt et même souvent très envie, de se montrer « femme vraiment femme, c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable », comme le disait Simone de Beauvoir.

Par exemple, jouer l’ingénue, la décérébrée, la demoiselle en détresse, réveille facilement, chez le Mâle, des instincts protecteurs. Feindre l’admiration à grand renfort de “oh c’est tellement passionnant ce que tu racontes” (alors qu’en vrai c’est à peine plus intéressant courrier des lecteurs du Courrier Picard) : on sait que ça marche.

101 raisons pour lesquelles c’est bien d’être une fille” :

58. On peut dire « Oh, excusez-moi, monsieur l’agent, vous avez entièrement raison, tout est ma faute, je ne l’avais pas vu » et échapper à la prune.

85. Tout vœu qui commence par « Toi qui est fort, amour… » est exaucé dans 99,9% des cas.

87. Les hommes sont gentils quand ils réparent nos ordinateurs (surtout quand on fait semblant de ne rien y comprendre).)

 Alors franchement, les filles, que celle d’entre vous qui n’a jamais eu recours à ce genre de petite manipulation jette la première pierre.

 … ou la servitude volontaire

 Et pourtant tout ça, ça me gratte un peu mes petites fesses de féministe. Déjà, parce que je refuse d’admettre que les femmes soient réduites à un rôle de séductrices, cantonnées à cette forme de pouvoir indirecte et aliénante. Comme le disait Gloria Steneim: a pedestal is as much a prison as any small, confined space. Je rêve d’un monde où les femmes ne seraient pas considérées comme des objets décoratifs et pourraient être prises au sérieux pour autre chose que leur rouge à lèvre. Sans compter que je nage en pleine empathie avec les grosses, les moches et les vieilles, toutes « les prolottes de la féminité et les exclues du marché de la bonne meuf », toutes celles qui vivent à plein la domination masculine sans être en mesure d’en tirer ces bénéfices secondaires.

 Par la manière dont nous nous comportons – des normes vestimentaires aux pratiques sexuelles – nous reflétons et reproduisons volontairement, au quotidien, des normes de genre qui nous oppressent et nous maintiennent dans une position de dominées.

Comme si souvent, je n’ai pas trouvé de mots plus justes que ceux de Virginie Despentes :

« La féminité, c’est de la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour (…). Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique ou autoritaire. (…). Plaire aux hommes est un art compliqué qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance ».

Et pourtant, on le fait toutes, parce que le coût de la déviance est élevé. On n’aimerait pas être exclues du Grand Marché Sexuel de la Séduction, où la compétition est rude et sans pitié.

Alors, non seulement on se soumet aux normes de genre, mais on les utilise soi-même pour disqualifier les concurrentes, comme une brave petite Milicienne du Patriarcat. Mais si, vous savez bien, les filles : c’est quand vous dites d’une autre fille : « C’est vraiment une pétasse, elle se tape n’importe qui ». Phrase qui sert bien sûr à discréditer une concurrente et permet de dire aux hommes « regardez comme moi je suis une fille bien, de celles qu’on épouse » (comme l’analyse Titiou Lecoq dans son roman Les Morues). Et on feint de ne pas comprendre que tout ceci entre très légèrement en contradiction avec notre éthos féministe de petite poulette émancipée qui couche avec qui elle veut, quand elle veut, sans demander l’avis de personne. Qu’importe, à la guerre comme à la guerre !

Féminisme et schizophrénie

Est-ce que c’est grave, condamnable, de faire ainsi le grand écart entre ses actes et ses principes ? C’est pas un peu de la schizophrénie ?

Nous avons toutes, probablement, la responsabilité individuelle d’un minimum de cohérence. On ne peut pas se dédouaner allègrement du fait qu’en se prêtant au jeu, on cautionne, reproduit, perpétue, un système de stéréotypes figé, aliénant. C’est aussi chez les femmes qu’il faut traquer les réflexes sexistes larvés, en commençant par la première qu’on a en général sous la main : soi-même. Même si,  je ne vous le cache pas, c’est un peu douloureux pour une féministe de se reconnaître un comportement de femme soumise.

Autrement dit, je suis sans doute bien mignonne de donner des leçons de féminisme à la terre entière (coucou mes collègues, mes lecteurs, mes followers, mon papa, mes cousins, mes copains, mon petit frère, mon boss et le marchand de journaux de la rue des Pyrénées), mais il est sans doute temps de penser aussi à l’autocritique.

Mais la réalité, c’est que le coût de la déviance est trop élevé pour qu’aucun individu ne puisse porter tout le poids du changement social sur ses (frêles) épaules.

Les féministes ne seront jamais de bonnes compétitrices en lice pour le Prix Nobel de la Cohérence : nous sommes toutes des schizophrènes, car nous sommes toutes des dominées. Nous ne serons saines d’esprit, cohérentes, en paix avec nous-mêmes, que lorsque nous aurons aboli le patriarcat.

Et comme ça risque de prendre un peu de temps (admettons-le, c’est un risque), en attendant on navigue à vue, on se trimballe nos doutes et nos contradictions, on s’arrache les cheveux tous les matins devant la penderie. Oui je suis féministe, et je porte des minijupes, c’est sans doute une forme d’auto-réification sexuelle, et d’internalisation du regard masculin objectivant, et tout ce que vous voulez. Oui, je me nique le dos en portant des talons de hauteurs improbables, et je consacre du temps et de l’énergie à me vernir les ongles, ce qui est très objectivement absurde, c’est sûr.

On galère un peu, on fait appel à tout son humour et son autodérision pour assumer ce grand bordel existentiel, on convoque tous les auteurs postmodernes à notre rescousse pour se justifier. Et, dès qu’on peut, on recherche, à tâtons, des marges de manœuvre. Jurer comme un charretier et parler de cul librement, ça passe mieux quand on porte du vernis à ongles rouge-pétasse (si, je vous jure).

Et c’est bien pour cela qu’il me semble que le féminisme ne peut pas être simplement une question de choix personnel et d’émancipation individuelle. Il n’y a qu’une seule façon pour une féministe d’échapper à l’hôpital psychiatrique : le combat collectif.

Edit : j’ai des lecteurs et des lectrices en or, qui m’ont fait l’importante remarque suivante : cet article est hétéronormé ; les dynamiques sont fondamentalement différentes pour les lesbiennes, qui sont généralement moins promptes à rentrer dans des rapports de séduction avec les hommes.

Etre féministe avec une bite

La twittosphère s’est emballée hier autour d’un article publié sur le blog Genre !et du concept très controversé qu’il introduisait : le mansplaining, ou « mecsplication ».

Le mansplaining (définition originelle ici) désigne, en gros, l’attitude paternaliste et condescendante par laquelle un mec t’explique qu’il « sait », mieux que toi quelque chose que pourtant de toute évidence tu maîtrises un milliard de fois mieux que lui.

Ce concept s’applique avec un bonheur tout particulier à ces mecs qui t’expliquent sans ciller qu’ils savent mieux que toi ce qui est sexiste et ce qui ne l’est pas. Et ne peuvent pas s’empêcher de te donner au passage une petite leçon de féminisme : ce fameux « Tu as raison d’être féministe / moi aussi je suis pour l’égalité hommes femmes, MAIS je pense que le féminisme aujourd’hui fait fausse route / que le VRAI combat féministe c’est… ». Une réplique qui mériterait sans doute une case dans le bingo antiféministe.

D’autant qu’elle est généralement suivie  d’une exhortation à recentrer le combat féministe sur sa dimension la plus étroitement juridique, outrageusement consensuelle et terriblement artificielle : celle d’un simple mouvement pour l’égalité des droits, qui laisserait gentiment tranquille les structures symboliques de la domination. Parce que vous comprenez, questionner les représentations et les attitudes sexistes c’est être anti mecs. Forcément.

Féminisme « victimaire » (et ta mère ?)

Ces nobles et généreux protecteurs du féminisme font preuve d’une foi inébranlable en leur légitimité à mener ce combat féministe avec nous (quand ce n’est pas POUR nous). Ils tendent à considérer avec entrain, et avec un certain angélisme, que les hommes d’aujourd’hui ont été biberonnés à l’égalité des sexes. Pour eux, cela va donc de soi de traiter les femmes comme leurs égales. Les sexistes, ce sont les autres – ces êtres étranges qui s’opposent pour des raisons obscures à l’égalité salariale et discriminent par pure méchanceté.

Du coup, ils considèrent toute méfiance des féministes à leur égard comme grotesquement déplacée et « victimaire » (victimaire, nf : travers dangereux du féminisme-contemporain-qui-fait-fausse-route).

Les féministes devraient cesser de « suspecter chaque homme d’être un macho en puissance » et de les tenir à distance de leur combat. Ou comme le formule Pascal :

J’ai souvent l’impression d’entendre « nous femmes, oppressées, nous nous battons pour l’égalité et c’est bien normal, mais vous, hommes, de quoi vous mêlez-vous ? Restez dans votre rôle, soyez machistes comme vous l’avez toujours été, jouez votre partition et laissez-nous jouer la nôtre. »

Petits rappels de base sur la domination masculine

Cette accusation faite aux féministes est répandue, et bien compréhensible. Mais elle feint souvent d’oublier ce qui constitue la substance du sexisme aujourd’hui : un ensemble de stéréotypes qui structure inconsciemment notre représentation du monde et nos comportements ; une façon de diviser le monde en deux univers sexués auxquels nous attribuons des caractéristiques et des rôles différents. Hommes, femmes, féministes ou machistes assumés : à des degrés divers, personne n’y échappe. Être féministe, c’est lutter contre l’ordre sexué des choses, donc  questionner inévitablement les comportements de chacun. BREAKING NEWS, les amis: exprimer bruyamment une adhésion de principe à l’idée d’égalité des droits ne suffit pas à faire de vous un individu parfaitement « non sexiste ». Ni à vous mettre à l’abri de cette douloureuse mais nécessaire remise en cause de vos préjugés et attitudes du quotidien.


Désolée.

Bref, il me semble qu’on ne peut pas simplement disqualifier la méfiance des mouvements féministes à l’égard de leurs soutiens masculins comme étant « victimaire ». Elle soulève de vraies questions complexes.

Une méfiance légitime

A partir du moment où on adhère à l’idée qu’il y a un système social – le patriarcat – où les hommes sont les dominants et les femmes les dominées, que le féminisme vise à conquérir du pouvoir économique et politique pour les femmes, il est évident que les hommes, en tant que groupe, ont beaucoup à perdre, et que les féministes ne peuvent qu’être méfiantes et dubitatives quant à la sincérité de leur engagement à leurs côtés.

Les féministes des années 70, fortement imprégnées de philosophie marxiste, ont eu du mal à prendre au sérieux l’idée que des hommes souhaitent lutter à leurs côtés, en allant à l’encontre de leurs intérêts propres, au nom de conceptions désintéressées de la justice et de l’égalité. On trouve un bon exemple de cette pensée dans le texte rageux de Christine Delphy, « Nos amis et nous », Elle y rappelle que le féminisme doit être appréhendé avant tout comme un « conflit entre des groupes concrets opposés par des intérêts concrets », refusant « de considérer que l’opposition n’est pas entre hommes et femmes mais entre le féminisme et l’antiféminisme (…), comme si tout se passait au niveau des valeurs, des déclarations d’intention, comme si le fait de bénéficier ou de subir l’oppression ne faisait aucune différence ».

J’ai personnellement tendance à penser qu’il est extrêmement difficile pour un groupe de réduire collectivement et volontairement la domination qu’il exerce. Le pouvoir ne s’octroie pas, il se conquiert. Ou comme l’exprime ce si beau slogan soixantuitard :

NE ME LIBÈRE PAS, JE M’EN CHARGE !

Le féminisme des années 70 en vient, sur cette base, à questionner radicalement les vertus de la mixité en milieu féministe, adoptant les premières mesures de non mixité au sein des organisations (au MLF notamment). Dans une thèse passionnante consacrée à ce sujet, Alban Jacquemard raconte une anecdote savoureuse : lors des premières réunions du MLF, « la participation des hommes se traduit matériellement  par la crèche qu’ils tiennent et qui permet aux femmes ayant des enfants de les faire garder tout en participant à l’assemblée ».

La participation des hommes se résume à un soutien à distance, à une attitude de rédemption, comme le formule Arria Ly : « Les hommes féministes sont nos frères d’armes et dans la grande arène nous combattons ensemble la main dans la main, eux par réparation et nous par dignité »’.

Le féminisme est alors pensé comme la politisation d’une expérience particulière, celle d’être femme, dans un monde social caractérisé par les rapports de domination des hommes sur les femmes. Le MLF va donc jusqu’à refuser l’utilisation du mot « féministe » à propos des hommes – au profit des termes « compagnons de route » ou, plus récemment, « pro-féministe ».

Cette méfiance du mouvement féministe à l’égard de ses soutiens masculins est donc parfaitement légitime et nécessaire. Faire une place aux hommes dans nos rangs ne va pas de soi, mais me semble pourtant indispensable, pour au moins deux raisons.

Le féminisme a besoin des hommes 

La légitimité des hommes à participer au mouvement féministe est une question ancienne. Rappelons qu’au XIXe siècle, le combat féministe était mené essentiellement par des hommes ; puisque l’accès des femmes à l’espace public était conditionné par l’existence de relais masculins. Ca arrache le cul à certaines de l’admettre mais la vraie « mère du féminisme français » était un homme – Léon Richer. Ce qui posait peu de problèmes, précisément parce qu’il s’agissait d’un féminisme dit « de la première vague » essentiellement axé sur l’égalité des droits, notamment le droit de vote des femmes.

Dans une moindre mesure, et dans un contexte différent, le féminisme a aujourd’hui besoin des hommes pour les mêmes raisons stratégiques. Même Christine Delphy le reconnaît :

« La mixité est nécessaire au rayonnement de l’action féministe, à sa présence dans un grand nombre de lieux tant militants qu’institutionnels (…). Ces relais mixtes sont à la fois le signe de la capacité de l’action féministe à gagner une large audience, et la condition de sa réussite à exercer une influence ».

Les hommes ont besoin du féminisme

Ceci étant posé, on peut se demander pourquoi diable les hommes dépenseraient du temps et de l’énergie à soutenir la cause féministe, plutôt qu’à aller bouffer des andouillettes ou lire Acrimed (une page de pub s’est cachée dans cet article, saurez-vous la retrouver ?).

« Parce que c’est une bonne technique de drague » n’est pas une réponse appropriée à cette question (bien qu’en ce qui me concerne ça marche à mort je dois bien l’admettre).

« Parce qu’ils veulent acheter leur rédemption pour deux millénaires de domination masculine, dans un geste sublimement désintéressé faisant fi de leurs intérêts objectifs » n’est pas satisfaisant non plus, on vient de le voir.

La vraie raison, c’est qu’ils y ont intérêt, dès lors qu’on considère le féminisme avant tout comme l’ambition d’un dépassement des normes et des contraintes de genre.

Le féminisme déconstruit la traditionnelle invisibilité du genre masculin : l’homme n’est plus l’Homme. On cesse progressivement de traiter les hommes comme si leur expérience personnelle du genre était sans importance, on tend à considérer que l’assignation à la virilité constitue un poids et une contrainte tout aussi ( ?) aliénante et mutilatrice que l’enfermement dans la féminité. Pour reprendre les termes de Virginie Despentes :

“Qu’est-ce qu’être un homme, un vrai ? Réprimer ses émotions, taire sa sensibilité, avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Etre angoissé par la taille de sa bite. Savoir faire jouir les femmes sans qu’elles sachent ou veuillent indiquer la marche à suivre. Ne pas montrer sa faiblesse. S’habiller dans des couleurs ternes. Devoir faire le premier pas, toujours. Devoir être courageux, même si on n’en a aucune envie. Avoir un accès restreint à la paternité”.

Dans cette perspective le féminisme vise aussi l’émancipation des hommes, la consécration de leur droit inaliénable à adorer torcher le cul des gosses et cuisiner des tartes aux pommes. La participation des hommes à la lutte est alors une évidence.

« Le féminisme permet une conquête des femmes sur elles-mêmes, sur l’incertitude initiale de leur propre identité. Enfermée dans son rôle féminin, la femme ne mesure pas à quel point son oppresseur est lui-même prisonnier de son rôle viril. En se libérant, elle aide à la libération de l’homme. En participant à égalité à l’Histoire, elle la fait autre. » écrit ainsi Gisèle Halimi dans La cause des femmes.

 

Je suis une femme, pourquoi pas vous ?

Les hommes sont pleinement légitimes dans le combat féministe, mais il est inévitable, et d’ailleurs fort souhaitable, que les formes et les modalités de leur participation fassent l’objet de tensions et de mises en question permanentes. Il s’agit de ne pas oublier la grande leçon du féminisme : le savoir est situé. Militants et militantes féministes ne doivent jamais négliger de se demander « d’où ils/elles parlent ».

En conséquence, il me semble que les mouvements féministes doivent être particulièrement vigilants à deux choses :

Ne pas reproduire en contexte militant les rapports sociaux de domination masculine

Les mouvements féministes doivent être attentifs à ne pas laisser les hommes « confisquer la lutte » c’est-à-dire à ne pas reproduire en leur sein la division sexuée des tâches militantes, la confiscation de la parole et du pouvoir par les hommes. Ça semble aller de soi, mais dans les faits cela requiert une vigilance et un questionnement de tous les instants. Une littérature sociologique abondante (par exemple Le sexe du militantisme) a montré comment les stéréotypes de genre tendaient à se reproduire dans les mouvements sociaux, un phénomène qui n’épargne pas le mouvement féministe – rappelons ici que MLF avait un mal fou à obtenir que les hommes restent en queue de cortège lors des manifestations pour le droit à l’avortement, et que les groupes MLAC, groupes mixtes de défense de l’avortement, étaient dirigés et contrôlés par les médecins – … des hommes.

Préserver des espaces de non mixité et privilégier une parole incarnée

L’essence même du mouvement féministe repose sur une politisation du privé, de l’intime. Cela ne peut se faire qu’à l’abri de la barrière de genre, tout simplement parce que les hommes n’ont pas la même expérience sensible, concrète, du sexisme. Comme le dit Christine Delphy (encore et toujours) : « Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir ».

Pour permettre ce travail de désindividualisation du vécu de chacun.e, les structures féministes doivent préserver dans leur organisation, des espaces de non mixité. Il me semble également que dans l’espace public, le mouvement féministe devrait privilégier la première personne du singulier, les discours incarnés, la parole sensible et vécue.  Être féministe c’est apprendre à dire « je » : si elle n’est pas alimentée par la conscience vécue, quasi charnelle, de la réalité de la domination, la lutte politique n’est plus qu’un combat philanthropique.

Un grand merci à mon Comité de Relecture pour ses suggestions, critiques et mecsplications 😉 Je demeure dans l’attente avide de l’avis des premiers concernés (coucou les hommes féministes de mon entourage, par exemple ici ou encore , ceci est officiellement un appel du pied !).

Libérer nos sexualités… à toutes !

On dirait bien que c’est un pavé que la Ministre des Droits des Femmes (oui, « la Ministre des Droits des Femmes ». Pas « Najat ». Merci.) a lancé dans la mare la semaine dernière en se déclarant favorable à la pénalisation des clients de prostituées, déclenchant illico une véritable guerre de tranchées chez les féministes (et chez les autres aussi). Alors pour foutre un peu plus la merde, voici notre avis à nous.
Un article à quatre mains par Eve et Louisa. 

 Il existe de bons arguments pour dire que le système prostituteur est une forme inacceptable de domination masculine et d’exploitation des femmes. Mais pas ceux qu’on entend. Pas ceux de mauvaise foi qui mélangent tous les problèmes de la terre ; pas ceux qui se bornent à prodiguer à tout va des leçons de morale à peu de frais, et nous renvoient à la figure une vision rétrograde, figée et (hétéro)normative de la sexualité.

 Nous ne sommes ni des expert-e-s, ni des putes, ni des client-e-s, simplement deux féministes à qui ces arguments et ces raccourcis écorchent les oreilles. Le débat est complexe et il est dommage de le voir s’enliser ainsi dans des poncifs qui ne permettent pas de réfléchir au fond du problème ni d’envisager les meilleures solutions pour les prostituées.

 D’abord il y a cette série d’arguments qui ne semble s’appliquer qu’à la prostitution alors qu’ils devraient comprendre toute forme d’activité rémunérée.

1) « La prostitution est une marchandisation du corps humain »

Lire la Suite…

Etre féministe avec trois grammes

I myself have never been able to find out precisely what feminism is:  I only know that people call me a feminist whenever I express sentiments that differentiate me from a door mat or a prostitute.  ~Rebecca West

Le féminisme c’est un peu le point Godwin de mes conversations en soirée. Je finis toujours par lâcher une petite considération sur les différences de genre relatives à tel ou tel phénomène. Et ce, quel que soit le sujet de départ : la campagne électorale, Ryan Gosling (forces, faiblesses, opportunités), les lolcats, les restos asiatiques à Paris (« LE meilleur bobun de Paris »), le chemisier hideux de ma directrice de service (non mais QUI porte encore des chemisiers à fleurs aujourd’hui ?), le jeu d’acteurs des politiques de l’habitat en quartiers sensibles, et bien sûr, mes deux grands thèmes préférés passée la deuxième pinte de bière : le caca et le sexe. Oui je passe beaucoup de temps à deviser sur la sociologie de mon cul, et je suis totalement incapable de parler de sexe sans geindre contre ces rôles et ces stéréotypes genrés qui nous sont assignés.

Il parait que je suis un peu « univariée » dans ma vision du monde (en 2012 j’ai décidé d’arrêter de fréquenter des gens qui utilisent des mots comme « univarié » et « intersectionnalité » après 22h). Mais je pense que la domination de genre est un phénomène multiforme et que c’est en politisant des champs qui relèvent d’habitude du privé et de l’intime qu’on la fera réellement éclater au grand jour. Oui oui.

Ce qui n’est pas une mince affaire. Car à peine lâché une vague remarque sur les stéréotypes de genre, vous vous exposez aux réactions suivantes :

  • « Ah parce que t’es féministe ? »

Cette phrase est en général prononcée par « un gentil garçon de gauche, très ouvert, qui sait faire cuire tout seul son riz et qui attend qu’on le congratule lorsqu’il y ajoute des oignons et de la tomate » (dixit Mademoiselle). Elle est très souvent suivie de petites blagues très sympathiques et pas du tout lourdes du style « Je te laisse payer ta conso /je te tiens pas la porte, je ne voudrais pas que tu t’énerves ».

  • « Ouais, Eve, elle est FEMINISTE »

Alors ça c’est la copine qui t’affiche avec emphase et jovialité, mais quand même à peu près sur le même ton qu’elle dirait : « Elle milite pour le parti maoïste végétarien» ou « elle fait sauter des trains par conviction évangéliste ». Cette phrase a pour but premier de lui permettre de se désolidariser de tout propos féministe que tu pourrais tenir par la suite.  

Selon le degré de progressisme de ladite copine, l’idée sous-jacente pourra plutôt être de l’ordre de « C’est certes une idée fort originale que d’être féministe, mais je suis une fille ouverte et je ne désapprouve pas : après tout pourquoi pas ? » (Haussement de sourcils sceptique) ou de « Moi je ne suis pas comme elle, j’aime les hommes » (battement de cils). Avec des infinies nuances entre les deux.

Vous savez, c’est la même copine qui va se sentir perpétuellement obligée d’accoler à toute déclaration vaguement revendicatrice en matière d’égalité hommes-femmes le très célèbre : « Je ne suis pas féministe ni rien, mais… ».

A ce moment là de la conversation et de ma consommation d’alcool, j’ai en général le sentiment d’être une sorcière débarquée tout droit du Mordor dans le but d’encourager les femmes à quitter leur copain/mari, assassiner leurs enfants, devenir lesbiennes et renverser le capitalisme.

Surtout, à ce moment de la soirée, l’ensemble des convives s’emploie généralement à  m’exposer son point de vue sur le féminisme. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais ça fait partie des sujets sur lesquels TOUT LE MONDE a un avis (y a des jours où j’ai envie d’ouvrir un blog sur les politiques d’insertion par l’activité économique en milieu rural – ce serait moins fatiguant nerveusement).

Loi mathématique trop peu connue : dès lors que le nombre de participants à une soirée dépasse six personnes, et qu’elles se mettent à parler de féminisme, il y a une probabilité de 100% pour que quelqu’un dise: « Non mais moi je ne suis pas pour le féminisme, je suis pour l’égalité » (sous-entendu : parce que vous les féministes ce que vous voulez c’est la domination de la femme sur l’homme n’est ce pas ?). Quand je suis chanceuse, j’ai même droit au très fameux : « Non mais l’égalité, ça y est, vous l’avez ».

Mes aïeux ! (Je trouve qu’on n’utilise plus assez cette expression. « Mes aïeux », ça claque je trouve. Ou en moins laïque, « Jésus Marie Joseph » c’est bien aussi).

La difficulté consiste alors à contenir la crise de nerfs qui me guette et à rejeter la tentation d’aller éclater en sanglots hystériques dans les toilettes du bar.

Lire la Suite…

Le gros dégeulasse et le libertin

Je ne sais pas si vous avez noté le remarquable travail d’euphémisation dont nos médias ont fait preuve à propos de l’affaire du Carlton de Lille, évoquant avec grâce, pudeur et délicatesse les « parties fines » peuplées de raffinées « demoiselles ». Comprenez : les prostituées des riches, elles ont Bac +5 ; et leurs partouzes ils les font au champagne, alors c’est classe. Par contre, aller aux putes dans le Bois de Boulogne c’est juste un truc glauque de vieux porc dégueulasse (coucou Roselyne Bachelot !). Je dis ça au-delà de tout jugement normatif sur la prostitution (mais si vous voulez réfléchir à la question je vous recommande d’aller lire ça). C’est un simple constat : en matière de pratiques sexuelles, le double standard selon la classe sociale est flagrant.

On le comprend bien quand Michel Taubmann défend DSK en assurant qu’il a « une sexualité normale, celle de beaucoup de notables de province ». Autrement dit, la désinhibition sexuelle, la sexualité ludique, ne sont acceptables que si elles vont de pair avec un certain raffinement culturel, des fauteuils en velours rouge et des manoirs à la campagne (là normalement ça doit vous évoquer soit Eyes Wide Shut soit le marquis de Sade).

illustration par Sarah

Virginie Despentes en donne un exemple, quand elle relate dans King Kong Theory la rencontre, sur un plateau télé, de Paris Hilton avec Jamel Debouzze, qui lui fait remarquer avec classe : « je t’ai vue à la télé toi » (allusion à la mondialement célèbre sex tape de la susnommée. Très fin, très très fin, ça). Celle-ci ne cille même pas. Trop de botox pour pouvoir exprimer sa gène ? Non, une véridique absence totale d’embarras: « Quand Paris Hilton franchit la limite, se met en scène à quatre pattes et profite de ce que le document circule pour devenir mondialement connue, on comprend une chose importante : elle est de sa classe sociale, avant d’être de son sexe. Avant d’être une femme dont on a vu la chatte, elle est l’héritière des hôtels Hilton. (…) Elle appartient à une caste qui a historiquement le droit au scandale. » Toutes les chattes ne s’équivalent pas.

(Oui je sais cet article est un peu décousu. Le concept de cohérence m’ennuie, en ce moment. Et puis j’avais envie de parler de la chatte de Paris Hilton.)

Violeur au-delà du périph, séducteur en deçà ?

Lire la Suite…

Hey mademoiselle !

« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

Combien de fois dans ma vie ai-je entendu cette phrase d’accroche complètement bidon. Combien de fois, je vous le demande. Ca va en général de pair avec un examen appuyé de mes fesses, mes hanches et mes seins (il existe une version Royale Deluxe où je me fais aussi siffler mais ça, c’est pas à tous les coups). Notons qu’une bonne dizaine de variantes imagées, telles que l’über-fumeux  « Ton père est un voleur etc etc » sont disponibles en rayon (l’humoriste Bérengère Krief les a recensées ici). J’ai l’impression que Paris est la capitale mondiale de ce genre de trucs.

Illustrations : Sarah, http://letraitquotidien.illustrateur.org/

Que faire ?

J’ai tout essayé, tout.

Prendre par surprise. « Hey, jeune homme, franchement t’es pas mal non plus, tu me files ton 06 ? »

Menacer avec poésie. « Tu m’abordes encore une fois comme ça dans la rue alors que j’ai rien demandé et je t’écrabouille le bulbe à la barre à mine » (ok mes bottes à talon et moi on mesure à peine 1,65 mètres mais quand je montre mes dents, je fais peur).

Éconduire poliment mais très fermement. « Aurais-tu, s’il te plait jeune homme, l’amabilité de remballer ta bite immédiatement ? Permet- moi d’attirer, en effet, ton attention sur le fait que tes chances de réussir à l’introduire dans mon vagin sont strictement nulles. »

Mais la conversation se termine invariablement par le grand classique : « Hey vas-y… sale pute ! ». Une seule façon d’y échapper, regarder ses pieds, et tracer sa route en bredouillant un vague  « euh oui enfin c’est gentil mais c’est-à-dire qu’en fait je suis pressée là je dois vraiment y aller ».

C’est un truc qui m’a toujours vachement interpellée, quand même. Bon sang, mais ils espèrent quoi au juste, ces types ? Peuvent-ils ignorer qu’on est en général dans la rue pour une bonne raison… comme aller quelque part  par exemple ? Pensent-ils que sous prétexte que c’est formulé comme un compliment, au fond, ça nous fait plaisir ?

Vous vous dites sûrement que je suis un peu virulente alors que ce n’est pas si grave, et que je devrais apprécier de me faire draguer. Sauf que :

Ce n’est pas de la drague.

Premièrement, je me demande si ces mecs espèrent réellement obtenir une réponse positive, un numéro de téléphone. Je n’ai jamais vu aucune de ces tentatives d’approches bidon réussir. Notamment parce que leur caractère standardisé et systématique est un gage d’absence totale de sincérité.

Mais peut être qu’ils s’entêtent dans l’idée que « ça peut marcher » parce qu’ils sont incapables de se mettre à la place d’une fille et de comprendre la peur que lui inspire le fait d’être abordée par un inconnu. Car pour une fille, derrière chaque relou, se cache une vague peur, la peur du viol et de l’agression. Au fond, l’inverse – une fille draguant les mecs dans la rue – serait certainement possible, voire très efficace, même avec des phrases d’accroche bidon ; parce que les possibilités d’interaction ne seraient pas limitées par la peur confuse et diffuse du viol et de l’agression.

Deuxièmement, ces tentatives d’interaction sont toujours non désirées et totalement asymétriques. La drague repose sur une certaine réciprocité : par un certain nombre de signes plus ou moins explicites, la fille est censée signaler son intérêt pour les avances qui lui sont faites, faute de quoi l’interaction prend fin. Contrairement aux relous dans la rue, qui n’attendent aucune réponse, aucune manifestation de consentement.

Ce n’est pas innocent

J’ai déjà évoqué la façon dont les femmes se sentent moins à l’aise dans l’espace public urbain que les hommes, en ont une pratique beaucoup plus restreinte, surtout le soir. La peur de l’agression, verbale ou physique, assignée à l’adolescence par des injonctions à ne pas trainer dehors, est omniprésente dans la perception qu’elles ont de la ville. Elles développent un sentiment de vulnérabilité, d’illégitimité à se trouver dans l’espace public.

C’est pour cette raison que les relous dans la rue sont des « milices du patriarcat ». Leurs interpellations permanentes rappellent aux femmes que l’espace public ne leur appartient pas ; qu’elles n’ont rien à faire seules dans la rue.

Bref je ne connais pas la raison personnelle, psychologique, qui pousse des centaines de mecs jeunes et moins jeunes à aborder les filles de cette façon (une certaine misère sexuelle ? le besoin d’éprouver, dans nos regards fuyants et nos pas qui s’accélèrent, le reflet de leur domination ?), mais par contre la signification SOCIALE du script hyper standardisé qu’on nous rejoue à chaque fois – même phrase d’accroche, même (absence de) réponse, m’apparaît assez clairement.

« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

sous titre : Bonjour, je tiens à te rappeler que si tu n’as rien à faire seule dans un espace public car la rue c’est mon territoire. Par ailleurs puisque tu es seule, tu es forcément disponible et désireuse de te faire draguer, ce qui tombe bien puisqu’en tant que mec j’éprouve des besoins sexuels irrépressibles

La drague relou de rue n’est pas anecdotique ; il est temps d’en faire prendre conscience.

Edit : plusieurs articles chouettes ont été écrit depuis sur la question – notamment ici, ici et là.

Qu’est ce qu’on se marre !

Vous en avez sans doute entendu parler, Herman Cain, candidat conservateur aux primaires républicaines (vous savez, c’est celui qui propose un impôt unique de 9%), est accusé de harcèlement sexuel. Par quatre femmes différentes. Mais les électeurs … n’en ont rien à foutre, comme en témoignent les sondages.

Comment expliquer ce phénomène ? Pour certains, la base républicaine a envie de croire à l’innocence d’Herman Cain et à un complot de l’autre camp (ouah, ça rappelle quelque chose). Dans un pays aussi profondément clivé sociologiquement et électoralement que les Etats-Unis, la théorie du complot, ça marche à donf (d’ailleurs les libéraux ont déjà conspiré pour faire élire Barack Obama alors qu’il n’est pas né aux Etats-Unis, tandis que le gouvernement Bush est responsable du 11 septembre, et je vous parle même pas de l’assassinat de Kennedy.

Des pétasses sans humour

Une explication alternative, qui fait se dresser mes cheveux sur mon crâne et mes poils pubiens sur mon pubis (mon dieu que ce mot est hideux), c’est que pour beaucoup de conservateurs, il n’est toujours pas perçu comme fondamentalement mal d’avoir des comportements lubriques et de harceler ses collègues. Herman Cain a bien sûr joué sur ce sentiment, en déclarant que les femmes en questions ne comprenaient simplement pas son sens de l’humour. (Qu’est-ce qu’on se marre, dites donc !)

Ou comme le formulent si joliment les éditorialistes américains :

Kurt Schlichter  : the only things you need to file a lawsuit are the filing fee and a printer. Facts are optional. … Where sexual-harassment law once protected women from being forced to be the playthings of crude lechers, it’s been transformed to enforcing a prim puritanism that drains the humor and humanity from the workplace.”

John Derbyshire : « Is there anyone who thinks sexual harassment is a real thing? Is there anyone who doesn’t know it’s all a lawyers’ ramp, like “racial discrimination“? You pay a girl a compliment nowadays, she runs off and gets lawyered up.”

Bon sang mais c’est bien sûr ! Enfin chers lecteurs, ouvrons les yeux! HERMAIN CAIN EST UNE VICTIME. De nos jours, à cause de ces connasses de féministes, il n’est plus possible de complimenter les femmes. Avant, elles trouvaient ça flatteur. Aujourd’hui elles sont devenues des bébés sensibles et sans humour, hystériques ; elles crient au harcèlement et collent un procès au cul pour la moindre galanterie. On a peur de se retrouver seul avec elle dans un ascenseur, car le risque de finir au tribunal est trop lourd. Bref, les féministes revanchardes utilisent les lois sur le harcèlement sexuel comme une arme dans leur guerre globale contre l’humour et les plaisirs de la séduction. (Non mais c’est vrai quoi, on rigolait bien quand on pouvait jouer à « pouet pouet camion » avec les seins de sa secrétaire).

C’est drôle, mais on a entendu quasiment la même chose – le fameux argument selon lequel le harcèlement sexuel n’est qu’une tentative de drague mal interprétée – en France (quoi que proféré avec un tantinet plus de classe et de distinction – on reste des français, merde) il y a quelques mois, lorsque nos éditocrates préférés ont volé au secours de DSK au nom de la « galanterie française », qu’il faudrait défendre face à la pudibonderie puritaine anglo-saxonne.

On peut penser à Alain Finkielkraut lorsqu’il dénonce « le procès des baisers volés, des plaisanteries grivoises et de la conception française du commerce des sexes », ou encore Irène Théry lorsqu’elle vante un féminisme « à la française » qui « veut les droits égaux des sexes et les plaisirs asymétriques de la séduction, le respect absolu du consentement et la surprise délicieuse des baisers volés. » Comme s’il était AGREABLE de se faire mater le cul par son patron. Comme s’il était DELICIEUX d’affronter des remarques lubriques pour la seule raison qu’on porte une jupe. Et surtout comme s’il pouvait être « féministe » de tolérer une drague à sens unique, où la femme subit passivement les avances d’un homme qui détient, outre l’initiative exclusive du rapport de séduction, le pouvoir de la licencier, rétrograder ou placardiser (dans le cas Herman Cain), ou de la faire virer (dans le cas DSK).

Comme l’évoque Eric Fassin sur son blog, dans une « démocratie libérée de la domination masculine », la séduction se doit d’être repensée :

« Pour être féministe, il n’est donc pas nécessaire de renoncer aux « plaisirs asymétriques de la séduction ». En revanche, pourquoi l’asymétrie serait-elle définie a priori, la pudeur féminine répondant aux avances masculines, comme si les rôles sociaux ne faisaient que traduire une différence des sexes supposée naturelle ? (…) Au contraire, l’incertitude fait le charme d’un jeu qui consiste à improviser sans savoir d’avance qui joue quel rôle. Autrement dit, dans l’érotique féministe, le trouble dans le genre s’avère… troublant. »

Des salopes vénales

Pour en revenir à nos conservateurs américains, dans leur grand combat pour rétablir la vérité sur le harcèlement sexuel, ils nous rappellent aussi cette grande et belle vérité : si les femmes sont aujourd’hui si promptes à appeler leur avocat pour une petite main aux fesses de rien du tout, c’est parce qu’elles sont fondamentalement VENALES. Ce qu’elles cherchent vraiment, c’est la gloire et l’argent. Comme me l’a toujours dit ma mère : si tu ne parviens pas à épouser un homme riche, il ne te reste plus qu’à en poursuivre un en justice. D’ailleurs, personnellement, si je travaille à temps plein c’est dans cet unique but : poser mon cul derrière un bureau et exhiber langoureusement mon décolleté toute la journée, dans l’attente d’une blague salace de mon patron, histoire de pouvoir porter plainte et encaisser un max. Évidemment.

La commentatrice politique Laura Ingraham éclaire ainsi avec pertinence l’affaire Herman Cain : “We have seen this movie before and we know how it ends. It always ends up being an employee who can’t perform or who under-performs and is looking for a little green.”

Tout ça me rappelle furieusement le troussage de domestique et autres pertinentes réactions de nos éditocrates nationaux pendant l’affaire DSK. On a connu des deux côtés de l’Atlantique le même déplacement de débat ; on a cessé de parler des faits (y a-t-il oui ou non eu harcèlement… ?) pour discuter de savoir si le harcèlement était acceptable ou non. On s’est mis à juger les victimes présumées, placées en position d’accusées et sommées de se justifier. Présumées folles et un peu nympho sur les bords du simple fait de leur accusation. Exactement comme Anita Hill il y a vingt ans de cela, lorsqu’elle avait accusé Clarence Thomas, un juge de la Cour Suprême, de harcèlement sexuel.

Soyons sérieux deux minutes. Porter plainte pour harcèlement sexuel, c’est devoir affronter une réputation de pleurnicheuse et de fille à problème parmi ses collègues, le risque de perdre son job (surtout aux USA parce que bon Outre Atlantique la sécurité de l’emploi, einh…), et des relations conflictuelles avec son ancien employeur. Donc d’un point de vue carrière professionnelle, vous en conviendrez, c’est moyen.

Pour la gloire, on repassera aussi : refuser d’être traitée par son boss comme une pole dancer, c’est prendre le risque d’être jetée en pâture aux lions sur la place publique et traitée, en gros, de pute. Lisez les journaux.

Et après on s’étonne que les femmes victimes de harcèlement sexuel répugnent à porter plainte. Comme Tristane Banon, ou comme l’une des accusatrices d’Herman Cain, qui a déclaré avoir peur d’être la prochaine Anita Hill…

Fille constipée, fille dominée

illustration par le Trait Quotidien

Ce billet est illustré par Sarah, dont vous pouvez retrouver les dessins sur le très très awesome blog Le Trait Quotidien !

« Je n’arrive pas à faire caca chez mon copain. J’ai peur qu’il entende, qu’il y ait des odeurs, ça me bloque. Des fois, je ne vais pas aux toilettes pendant des semaines… » (Témoignage recueilli dans mon entourage).

Avouez que ce phénomène est absolument fascinant, même s’il demeure très peu étudié (malgré un chouette article sur rue89).  Toutes ces filles qui, avec leur mec ou au bureau, préfèrent se retenir et risquer l’occlusion intestinale plutôt que d’aller à la selle. Ou qui usent de multiples stratagèmes pour lâcher leur crotte incognito : allumer la télé, la musique ou le robinet pour masquer le bruit, bourrer le fond de la cuvette avec des épaisseurs de PQ …

Maïa Mazaurette, de Sexactu.com (Maïa si un jour tu lis ces lignes sache que je suis méga fan de ton blog, veux tu m’épouser ?), constatait d’ailleurs que ce complexe donnait désormais lieu à un juteux business avec l’apparition de produits tels que YouGoGirls, qui pour à peine 2,50 $ les trois sachets offre désormais la possibilité aux femmes de faire caca sans bruit, sans odeurs et sans bactéries.

« Les filles, ça ne fait pas caca ». Et quand ça pète, ça fait des paillettes ? Voilà un mythe, une légende urbaine, qu’une moitié de l’humanité tente de faire gober à l’autre depuis des décennies. Le pire du pire c’est que visiblement il existe des mecs pour y croire aveuglément et au tout premier degré, comme je l’ai découvert avec effarement sur une demi-douzaine de forums en ligne (je recommande tout particulièrement celui-ci et bien sûr celui de doctissimo, toujours culte – on y lit même des filles venir déclarer, la main sur le cœur, qu’elles ne font pas caca). Ce serait du gros LOL en barres si ce n’était pas vaguement obscurantisto-inquiétant sur les bords quand même. Seigneur, où va le monde.

Mesdemoiselles, mesdames, pour être féminines, soyez douces, délicates… et constipées. Voilà bien la preuve que l’assignation sociale à une sacro-sainte féminité de papier mâché est à peu près aussi naturelle que les seins d’Ophélie Winter.