Hey mademoiselle !


« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

Combien de fois dans ma vie ai-je entendu cette phrase d’accroche complètement bidon. Combien de fois, je vous le demande. Ca va en général de pair avec un examen appuyé de mes fesses, mes hanches et mes seins (il existe une version Royale Deluxe où je me fais aussi siffler mais ça, c’est pas à tous les coups). Notons qu’une bonne dizaine de variantes imagées, telles que l’über-fumeux  « Ton père est un voleur etc etc » sont disponibles en rayon (l’humoriste Bérengère Krief les a recensées ici). J’ai l’impression que Paris est la capitale mondiale de ce genre de trucs.

Illustrations : Sarah, http://letraitquotidien.illustrateur.org/

Que faire ?

J’ai tout essayé, tout.

Prendre par surprise. « Hey, jeune homme, franchement t’es pas mal non plus, tu me files ton 06 ? »

Menacer avec poésie. « Tu m’abordes encore une fois comme ça dans la rue alors que j’ai rien demandé et je t’écrabouille le bulbe à la barre à mine » (ok mes bottes à talon et moi on mesure à peine 1,65 mètres mais quand je montre mes dents, je fais peur).

Éconduire poliment mais très fermement. « Aurais-tu, s’il te plait jeune homme, l’amabilité de remballer ta bite immédiatement ? Permet- moi d’attirer, en effet, ton attention sur le fait que tes chances de réussir à l’introduire dans mon vagin sont strictement nulles. »

Mais la conversation se termine invariablement par le grand classique : « Hey vas-y… sale pute ! ». Une seule façon d’y échapper, regarder ses pieds, et tracer sa route en bredouillant un vague  « euh oui enfin c’est gentil mais c’est-à-dire qu’en fait je suis pressée là je dois vraiment y aller ».

C’est un truc qui m’a toujours vachement interpellée, quand même. Bon sang, mais ils espèrent quoi au juste, ces types ? Peuvent-ils ignorer qu’on est en général dans la rue pour une bonne raison… comme aller quelque part  par exemple ? Pensent-ils que sous prétexte que c’est formulé comme un compliment, au fond, ça nous fait plaisir ?

Vous vous dites sûrement que je suis un peu virulente alors que ce n’est pas si grave, et que je devrais apprécier de me faire draguer. Sauf que :

Ce n’est pas de la drague.

Premièrement, je me demande si ces mecs espèrent réellement obtenir une réponse positive, un numéro de téléphone. Je n’ai jamais vu aucune de ces tentatives d’approches bidon réussir. Notamment parce que leur caractère standardisé et systématique est un gage d’absence totale de sincérité.

Mais peut être qu’ils s’entêtent dans l’idée que « ça peut marcher » parce qu’ils sont incapables de se mettre à la place d’une fille et de comprendre la peur que lui inspire le fait d’être abordée par un inconnu. Car pour une fille, derrière chaque relou, se cache une vague peur, la peur du viol et de l’agression. Au fond, l’inverse – une fille draguant les mecs dans la rue – serait certainement possible, voire très efficace, même avec des phrases d’accroche bidon ; parce que les possibilités d’interaction ne seraient pas limitées par la peur confuse et diffuse du viol et de l’agression.

Deuxièmement, ces tentatives d’interaction sont toujours non désirées et totalement asymétriques. La drague repose sur une certaine réciprocité : par un certain nombre de signes plus ou moins explicites, la fille est censée signaler son intérêt pour les avances qui lui sont faites, faute de quoi l’interaction prend fin. Contrairement aux relous dans la rue, qui n’attendent aucune réponse, aucune manifestation de consentement.

Ce n’est pas innocent

J’ai déjà évoqué la façon dont les femmes se sentent moins à l’aise dans l’espace public urbain que les hommes, en ont une pratique beaucoup plus restreinte, surtout le soir. La peur de l’agression, verbale ou physique, assignée à l’adolescence par des injonctions à ne pas trainer dehors, est omniprésente dans la perception qu’elles ont de la ville. Elles développent un sentiment de vulnérabilité, d’illégitimité à se trouver dans l’espace public.

C’est pour cette raison que les relous dans la rue sont des « milices du patriarcat ». Leurs interpellations permanentes rappellent aux femmes que l’espace public ne leur appartient pas ; qu’elles n’ont rien à faire seules dans la rue.

Bref je ne connais pas la raison personnelle, psychologique, qui pousse des centaines de mecs jeunes et moins jeunes à aborder les filles de cette façon (une certaine misère sexuelle ? le besoin d’éprouver, dans nos regards fuyants et nos pas qui s’accélèrent, le reflet de leur domination ?), mais par contre la signification SOCIALE du script hyper standardisé qu’on nous rejoue à chaque fois – même phrase d’accroche, même (absence de) réponse, m’apparaît assez clairement.

« Hey mademoiselle, mademoiselle, franchement t’es trop charmante !»

sous titre : Bonjour, je tiens à te rappeler que si tu n’as rien à faire seule dans un espace public car la rue c’est mon territoire. Par ailleurs puisque tu es seule, tu es forcément disponible et désireuse de te faire draguer, ce qui tombe bien puisqu’en tant que mec j’éprouve des besoins sexuels irrépressibles

La drague relou de rue n’est pas anecdotique ; il est temps d’en faire prendre conscience.

Edit : plusieurs articles chouettes ont été écrit depuis sur la question – notamment ici, ici et là.

10 responses to “Hey mademoiselle !”

  1. Hollaback! says :

    Merci pour le lien !
    J’aime beaucoup ce post, vous expliquez bien comment la drague dans la rue n’est pas anecdotique et isolé mais s’inscrit au contraire dans un contexte plus large de domination.

  2. mynameismarjorie says :

    Dans mon Best-Of 2011, j’ai mis donné la médaille d’or au type qui m’a abordée à Châtelet avec :

    « Hey, Mademoiselle ! Excuse-moi, vous savez où je peux trouver la rue de « est-ce que tu veux sortir avec moi » ?  »

    Ma réaction => « …………………………………………. » (consternation puissance 100)

    Et oui, c’est véritablement un truc parisien (français ?) on dirait, puisqu’à NYC, ça ne m’est jamais mais alors JAMAIS arrivée.

    Bon courage à toi en tout cas !😉

    M.

    http://quandjeseraigrandejeseraiactrice.wordpress.com/

  3. LuluMomo says :

    c’est tellement ca….
    moi, face à autant de poésie propulsé comme ca dans mon calme quotidien, je fais celle qui n’est pas d’ici et qui ne parle pas la langue…. meme pas un sourire, rien…
    enfin si, sourire quand le mec est vraiment trop chiant trop insistant et que tu sens que potentiellement, il peut mega te faire chier….

    breeeeeeef, po facile

  4. Lyly June says :

    C’est national, pas seulement parisien. Ca m’est arrivé il y a 3 semaines, dans ma petite rue toute tranquille, à 20m de mon immeuble, à 17h. J’ai vu le groupe de mecs chelous, j’ai entendu un des mecs me courir après (hallucination) et me sortir sa phrase qui tue, accompagnée de son bras son mon épaule pour essayer de m’entrainer vers son groupes de winners de la vie. L’angoisse totale du contact physique pas du tout prévu. j’étais pas fière. J’hésite à dire que c’est typiquement français mais j’ai vécu un an en Angleterre (Manchester, un milliard d’étudiants partout entre 18 et 25ans), ça ne m’est jamais arrivé. Quand je rentrais chez moi de nuit, je n’avais jamais peur, je n’ai jamais ressenti cette crainte qu’on a toutes quand on arrive dans une rue un peu sombre. Vue la façon dont s’habillent les anglaises, les mecs en ont vu de toutes les couleurs. Et il y a sûrement le facteur culturel latin en France. Autant en Italie tu te fais siffler toutes les deux minutes, autant en Angleterre tu peux te balader presque à poil en toute tranquillité.

  5. trompesdefallope says :

    Merci pour cette analyse. Ca fait effectivement partie de toutes ces choses dont on veut nous faire croire que c’est pas bien méchant, que la naïveté d’une telle « approche » doit plutôt prêter à sourir et qu’ils nous faut être indulgentes. Surtout ne pas blesser ces hommes qui sont perdus depuis les ravages du féminisme…

    Trompes De Fallope

  6. Sandrine S Comm C says :

    Pourquoi ils font ça ? Evidemment parce qu’ils ne sont jamais en contact avec des filles … et surtout parce que leur vision de la femme est déformée par le porno. Dans leur vision des choses, s’ils abordent une fille cash comme ça, elle va se mettre à se dandiner devant eux et ils vont se la faire direct, comme dans les films où en 30 secondes, tout le monde est à poil.

    Et je ne parle pas de leur vision du viol – là aussi déformée par le porno auquel ils ont accès dès leur plus jeune âge – qu’ils imaginent comme étant un fantasme féminin.

    Les jeunes d’aujourd’hui voient leur 1er porno vers 9 ans, certains beaucoup plus tôt. Il est donc primordial qu’ils aient entendu parler de ce qu’est une relation de couple saine bien avant cela et qu’ils soient accompagnés dans cette découverte.

    Le comportement décrit est tout à fait typique de jeunes garçons qui n’ont découvert les filles et la sexualité qu’au travers de films pornographiques sans accompagnement adulte.

    C’est grave:-/

    • Djuba says :

       » Le comportement décrit est tout à fait typique de jeunes garçons qui n’ont découvert les filles et la sexualité qu’au travers de films pornographiques sans accompagnement adulte. »
      Effictivement, que des adultes montrent des films porno à leurs enfants est à la fois sain et parfaitement légal.
      Plus sérieusement, pour avoir moi-même regardé des films porno depuis mes 11 ans, je n’ai jamais cru que les scènes préliminaires aux ébats n’étaient autre chose que des raccourcis baclés.
      En réalité, ce sont plus mes experiences avec les femmes qui ont attenué ma sensibilité au porno que l’inverse.
      C’est un peu le même débat que celui de la violence qui trouverait sa source dans les jeux vidéo.
      Ici encore, je pense qu’il y a une relation de causalité entre des conditions sociales jugées inférieures et une forme d’agressivité en réaction. C’est d’autant plus vrai concernant les violences faites aux femmes : pour des individus qui acceptent que la société les méprisent pour leurs faibles moyens, l’expression d’un patriarcat exacerbé est une sorte de refuge.
      D’où l’importance d’un combat féministe permanant.

  7. Madet says :

    Et tout simplement t’as essayé d’éconduire le mec avec fermeté mais SANS condescendance frisant l’insulte ? Genre proprement sans à ton tour le déshumaniser comme il le fait avec et selon toi.🙂

  8. Ewelina says :

    Incroyable, cet article… C’est justement un condensé de tout ce que je pense sur la question, question qui me travaille depuis longtemps.

    Pour répondre à Lyly: non, ce n’est pas seulement français, les espagnols savent être bien pire. Mais je précise malgré tout que je n’ai jamais ressenti autant d’agressivité qu’en France: autrement dit, la  » « drague »  » bien lourde (avec toutes les guillemets qui s’imposent) existe, mais les insultes qui suivent tout refus ne sont pas systématique. En France, si. Après, bien sûr, les anglais sont des anges en la matière….

    Enfin un article qui parle de la marque évidente de domination masculine de l’acte! Pour moi, elle crève les yeux, par la simple réponse à cette question: les wesh pensent-ils sincèrement, du fond du coeur, qu’après leur « Hé mistinguette! T’as pas un 07? », la réponse de la donzelle sera « OMG ouiiii! Et tu me fait tellement d’effet que je vais arracher tous mes vêtements, là, fait moi l’amour dans les bouts de verre du bitume! »

    (Cf ce lien

    Bien évidement non. Ou plutôt, parce que je me dois d’examiner toutes les options:
    – 1 femme sur 1000, sur 10 000, sur quelque milliards, répond de manière positive. Ainsi, l’acte prend toute sa valeur. En extrapolant, je suppose que les hommes à qui les filles sourient, hochent la tête et/ou finissent par donner leur numéro sont persuadés que la fille était entièrement consentante, et même ravie de son acte. Alors qu’il est évidement qu’elle a fait ça pour se débarrasser du lourdaud.
    – Les hommes trouvent ça flatteurs: oui, cette option est définitivement à retenir, vu le nombre de fois où, lorsque le débat tombe, les réactions masculines oscillent entre le « hey mais c’est un compliment » et le « roooh bandes de paranos! ».
    – La domination. Et là, je renvoie à cette vidéo , où les hommes sont mal à l’aise, voir agressifs ==>

    Note: cette reaction fait écho à la violence contre les homosexuels: l’idée qu’un homme puisse montrer, de manière « légitime » (tout aussi légitime que la leur -.-‘), une forte attraction sexuelle couplée à des actions violentes TERRIFIENT ces hommes. C’est bien simple: leur faire ce qu’ils font aux femmes est intolérable. (Ah bon?)

    A propos des pornos dont parle Sandrine S: je trouve ta vision trop caricaturale. TOUS les mecs n’ont pas bu du porno comme du petit lait, et TOUS ne pensent pas que porn = réalité. Mais il n’empêche que plus le porno est découvert jeune, plus il entraîne des comportements sexuels qui nous dérange, nous, les femmes qui n’avons pas été élevées dans cette culture. Freud disait que la sexualité était sociale, que la société nous inculquait nos désirs les plus intimes. C’est d’autant plus vrai que le porno va former nos désir de manière pervertie (dans la définition du terme).
    De là à dire que tous ces mecs sont persuadés à 100% que la vie est comme le porno, c’st aller trop loin. Ils ont des mères, des soeurs, des filles peut-être, et cela ne peut que les faire prier autant que possible que les femmes… ne soient pas comme ça.

    Je pourrais m’étendre sur le sujet, je ne vais pas le faire… Mais merci pour cet article, qui serait une future référence pour moi.

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  1. Rencontre ave Le Mauvais Genre « Digital Wanderer - septembre 10, 2012

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