La grève du sexe, féministe ?

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Le Prix Nobel de la Paix vient d’être attribué à trois femmes, dont la libérienne Leymah Gbowee, connue pour ses actionsen faveur de la paix au Libéria. Elle a notamment organisé une « grève du sexe » pour mettre un terme  à la longue guerre qu’a connu le Libéria. Libération revient à cette occasion, dans un article fascinant, sur l’utilisation de ce moyen d’action en faveur de la paix à travers l’histoire, de la Grèce antique à la Belgique contemporaine.

La grève du sexe en tant que moyen d’action politique des femmes dans un monde d’homme repose en réalité sur une vision profondément rétrograde de la sexualité.

Elle postule en effet une asymétrie fondamentale dans les relations sexuelles : les hommes ont des pulsions sexuelles incompressibles, qu’il leur faut assouvir à tout prix. Un homme privé de sexe est un homme qui souffre ; les femmes peuvent tirer parti de ce pouvoir asymétrique ; en exigeant de l’accès tant convoité à leur vagin une contrepartie, monétaire (la prostitution), politique (la grève du sexe). On peut même interpréter (et certaines féministes contemporaines ne s’en privent pas) le mariage comme un échange de ce type, dont les termes, régis par les règles du « devoir conjugal », impliquent la disponibilité sexuelle de l’épouse. La résistance de très nombreux Etats à graver dans le marbre de leurs lois l’interdiction du viol conjugal peut en témoigner.

Dans cette conception rétrograde, les femmes, elles, n’aiment pas le sexe. Elles n’en tirent pas de plaisir. C’est là l’idée qui imprègnent nos pratiques sexuelles depuis des siècles – ça explique le monopole de la pénétration, l’ignorance – voir l’obscurantisme- qui ont si longtemps régné autour du clitoris. C’est d’ailleurs, probablement, en faisant l’amour comme si les femmes ne pouvaient pas aimer le sexe que des générations d’hommes ont mal baisées des générations de femmes – qui en ont logiquement conclu qu’elles n’aimaient pas le sexe.

Alors bien sûr si on suit cette logique, offrir l’accès à son corps gratuitement (sans contrepartie) est un comportement déviant – qu’on l’appelle « dépravation morale » (version catho-réac), « attitude de grosse pute » (version réac-moderne) ou « soumission à l’ordre masculin dominant » (version réac- féministe puritaine). Si les femmes peuvent se permettre la grève du sexe c’est qu’elles ne souffrent pas, elles, de l’absence de relations sexuelles.

Tout cela m’évoque furieusement l’excellent billet d’Agnès Giard sur ces étranges « féministes revanchardes et perverses  qui incitent les femmes à tirer parti de leur « capital érotique » – comprendre leurs charmes physiques (de belles fesses, un décolleté plongeant…) et de l’excitation suscitée chez les hommes, pour obtenir du pouvoir professionnel, politique ou social.

Une telle stratégie revient à épouser les stéréotypes sexistes en essayant d’en tirer le meilleur parti. Et tant pis pour les moches, pour les vieilles, et toute les oubliées du grand marché sexuel. Et tant pis pour celles qui aiment le sexe pour le sexe ; apporter du plaisir avec, pour seule contrepartie, d’en recevoir.

Photo : Diane Arbus

13 responses to “La grève du sexe, féministe ?”

  1. Martin Dufresne says :

    Il me semble que ce billet mélange beaucoup de choses: y a-t-il une pression masculine sur les femmes autour du sexe? a-t-elle l’aval du droit? la sexualité qui en résulte entre hommes et femmes est-elle souvent merdique? y a-t-il une résistance des femmes face à cet état de choses? y a-t-il une désaffection chez plusieurs femmes quant à cette sexualité-là? en blâme-t-on les femmes? les femmes ont-elles, finalement, le droit de dire Non, pour quelque raison que ce soit? Je réponds Oui à toutes ces questions.

  2. Martin Dufresne says :

    Post-scriptum: En quoi cette photo est-elle pertinente au texte?

    • Eve says :

      Bonjour,
      La photo n’est pas d’une pertinence folle ; elle me plaisait et elle me semblait représenter une certaine tension dans la relation homme-femme et la sexualité. Je n’aurais jamais cru avoir un jour à m’en justifier mais passons.

      Je trouve que c’est votre commentaire qui mélange beaucoup de choses, même s’il est très intéressant. Les femmes ont le droit de dire non à la sexualité en considérant qu’elle est aujourd’hui construite comme phallocentrée et qu’elle laisse trop peu de place au désir et au plaisir féminin. L’abstinence est un choix individuel très respectable, est-ce pour autant une bonne stratégie collective, ça se discute. Il me semble qu’on devrait plutôt s’appliquer à faire évoluer nos sexualités – dans la pratique comme dans la représentation qu’à la rejeter en bloc. Je trouve ce féminisme anti-sexe un peu dépassé…
      Mais dans tous les cas, cela n’est pas comparable avec le fait de prôner l’abstinence comme une arme politique en faveur d’un combat extérieur à cet enjeu, en l’occurrence le refus de la guerre.

      • Martin Dufresne says :

        Être contre « une sexualité construite contre phallocentrée » serait être « anti-sexe »? Brrrr… Il me semble que si quelqu’un tente justement, de faire évoluer nos sexualités au-delà d’une vision essentialiste du sexe-qui-est-comme-ça=c’est-tout, ce sont bien les femmes qui portent ces critiques et qui voient, à juste titre, la guerre et le mépris des besoins des femmes – qu’il s’agisse d’une route ou de plaisir – comme une politique phallocratique.
        Quant à la « certaine tension » que manifeste cette photo, n’est-ce pas parce qu’elle représente une très jeune adolescente? Il est vrai qu’il y a eu une époque et une idéologie où on n’avait pas besoin de se justifier d’afficher de telles images. Nos sexualités évoluent, comme notre regard sur l’Art, que voulez-vous…

  3. Eve says :

    Ah non attention je n’ai pas du tout dit qu’être contre une sexualité construite comme phallocentrée est être antisexe, vous m’avez mal comprise.
    Je ne pense pas que le sexe soit « comme ça c’est tout », je suis d’accord que nos sexualités doivent évoluer, je ne suis simplement pas convaincue que cela passe par une stratégie féminine d’abstention massive qui renforce les préjugés sexistes (le besoin sexuel irrépressible des hommes VS l’absence de besoin sexuel des femmes par exemple) plutôt que les faire évoluer.
    Quant à la guerre comme « politique phallocratique », je ne suis as sûre de voir exactement ce que vous voulez dire. La guerre est faite par des hommes parce que ce sont des hommes qui ont le pouvoir politique- n’essentialisons rien !

    Je ne sais pas au juste quel âge a la femme sur cette photo, j’aime beaucoup le travail de Diane Arbus et la réflexion qu’elle lance sur la sexualité et le genre; mais si vous êtes en train de m’accuser de diffuser un contenu pédopornographique ou d’encourager la sexualisation des jeunes filles, permettez-moi de le prendre un peu mal…

    • Martin Dufresne says :

      Vous m’excuserez d’avoir pensé que la cinquième phrase de votre deuxième phrase « Je trouve ce féminisme anti-sexe un peu dépassé » référait à ce qui précédait dans le meme paragraphe, notamment la deuxième, soit la critique et le refus féministe d’une sexualité construite sur la phallocratie. Distraction de ma part sans doute.
      Quant à l’âge du modèle d’Arbus, je vous laisse penser qu’elle est peut-être majeure. Si vous aimez cette photographe, vous devez savoir que ses images ont été très critiquées au plan éthique.

      • lou passejaïre says :

        critiquées au plan éthique dites vous ?
        parce qu’on accusait diane arbus de faire travailler des mineurs ?
        c’est totalement légitime , comme il serait légitime de questionner l’exploitation de tous jeunes enfants dans et par la publicité !
        Arrétons avec le discours ambiant … Une jeune fille de 14 ou 16 ans est un être sexué, même si le code pénal est ambigu sur le sujet , si le fait de le « dire » fait de la « créatrice » un monstre , alors vous ne faites que légitimer le propos de eve !
        en tout cas, moi j’ai bien ri ! ( même si je pense que l’auteure se plante largement quand elle ecrit « nos sexualités doivent évoluer » alors que c’est notre rapport à l’autre et à notre propre nombril qui doit évoluer … le probléme ce n’est pas le sexe, c’est la violence et le mépris … )

  4. AdH says :

    Eh bien voila qui me donne à réfléchir… Quid donc de la sociologie de la prostitution et de l’écrasante, accablante majorité des hommes sur les sites de rencontre ? Personnellement j’aurais tendance à en déduire une espèce de frustration sexuelle colossale du côté des hommes (visible de manière terriblement débile dans la fameuse vidéo sur le « Harcèlement de rue »).

    Oui, je suis d’accord avec le fond de l’article, mais pour que sa conclusion logique (les femmes et les hommes ont des désirs grosso modo équivalents) il faut abattre ou laisser mourir l’ordre financier et probablement s’attaquer au patriarcat, au vrai.
    Celui qui fait suite au matriarcat…

  5. bisex_happy says :

    moi personnellement entre les feministes pro-sexe, les feministes anti-sexe, les feministes trentenaires qui veulent jouir et devenir maman en meme temps, celles qui se disent feministes juste parcequ’elles portent des jupettes, les desperates house-wife…j’en passe et des plus compliquées…j’ai choisi le 3ieme genre, le 3ieme sexe…comme ça pas de probleme avec « l’obscurantisme- qui a si longtemps régné autour du clitoris »…non mais quel conn..ie

  6. Elby says :

    Il y a dans l’article une mauvaise lecture d’Aristophane. Lysistrata, la meneuse de la « grève » n’estime pas que les femmes ne souffrent pas, et à un moment, ces dernières font la grève générale et montent sur l’acropole pour se soutenir tandis que les papas sont contraints de faire à manger et changer les bébés. Au contraire, j’y vois plutôt une dénonciation du type « la relation est déséquilibrée, là… vous foutez le camp pour vous taper dessus en risquant de nous rendre pauvre et de détruire ce qui fait notre quotidien? Vous déconnez? Allez un coup vous occuper de tout ce qu’on fait, nous! Passez-vous de nous tant que vous n’en revenez pas à la raison! »

    • Alex says :

      Elby, +1
      « Un homme privé de sexe est un homme qui souffre » Et une femme non? Qui peut croire qu’elles font ça de gaieté de coeur? (certaines peut-être, si on admet qu’il y a des mariages arrangés ou des relations conjugales sans aucune passion, mais dans ce cas l’homme concerné n’en a donc que faire, il a sûrement été voir ailleurs depuis, peut-être comme sa femme d’ailleurs) L’interprétation selon laquelle ces femmes expriment qu’elles n’ont aucune envie sexuelle propre via cette action me paraît hautement spéculative.

  7. toub says :

    Ouais ouais mais bon.
    « Si les femmes peuvent se permettre la grève du sexe c’est qu’elles ne souffrent pas, elles, de l’absence de relations sexuelles. »
    Je vois pas la logique de cette phrase désolé, si un ouvrier fait 3 mois de grève ça veut pas dire qu’il ne souffre pas de ne manger que du riz pendant 3 mois.

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  1. La grève du sexe ?! | Le blog des libertins - septembre 7, 2012

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