Sex, gender and the city / part 2

reclaim the night

Viol de nuit, terre des hommes

Une Cendrillon sur le Bondy blog nous le rappelait récemment : dans la ville, les femmes ont peur. D’être violées, d’être agressées, parfois juste d’être suivies, matées, sifflées.

Bien sûr, quand on rentre seules de soirées, on s’attache les cheveux, on couvre ses épaules, on marche vite en regardant droit devant soi, on choisit les rues les mieux éclairées, on ne répond à aucune sollicitation, sous aucun prétexte. Ces réflexes, qui nous paraissent aller de soi, ne sont pourtant pas du tout intégrés par les mecs. Une amie me racontait récemment :

Je rentrais de soirée, il était trois heures du matin, je marchais seule dans la rue… Un homme s’est mis à marcher derrière moi, il était à seulement trois ou quatre mètres derrière mon dos alors que la rue était déserte. J’ai eu très peur, accéléré, changé de trottoir. Au final, il rentrait chez lui, lui aussi, tout simplement, et n’avait aucune mauvaise intention. Mais une fille n’aurait jamais fait ça, elle aurait veillé instinctivement à maintenir une distance importante entre elle et moi, en ralentissant ou en changeant de trottoir, pour ne pas que je me sente mal à l’aise.

De jour, seules dans la rue, on n’a pas peur, mais par contre… qu’est-ce qu’on se fait emmerder ! « Mademoiselle, je te trouve très charmante ! » « Hey vas-y, Mademoiselle, c’est quoi ton 06 ? ». Sans parler des regards obscènes ou juste insistants. Un rituel bien ancré dans les rues de Paris, mais qui ne cesse pourtant de me déconcerter : que veulent ces hommes exactement ? A quoi s’attendent-ils ? Peuvent-ils vraiment ignorer qu’une fille ne répond jamais, au grand jamais, à ce genre de sollicitations, fussent-elles proférées par un sosie de Georges Clooney avec une politesse et une délicatesse digne de Buckingham Palace ? A moins que ce ne soit pour eux qu’une manière plus ou moins inconsciente d’affirmer que la rue leur appartient à eux, les hommes…

C’est plus ou moins le constat auquel ont abouti de nombreuses géographes et sociologues féministes, qui ont étudié les implications du sentiment d’insécurité vécu par les femmes sur leur mobilité et leur usage des espaces public. Selon ces chercheurs, les femmes élaborent des stratégies d’évitement ou d’auto-exclusion face aux espaces publics dans une proportion bien plus importante que les hommes.

Ce sentiment de vulnérabilité est intériorisé très tôt par les filles, soumises dès leur plus jeune âge aux recommandations de prudence de leur famille et aux restrictions qui les accompagnent. Les violences sexuelles, dans leur sens le plus large, qu’elles rencontrent dans l’espace urbain se chargent de les rappeler à l’ordre tout au long de leur vie. Comme le souligne un récent article de la revue Territoires, ces brimades leur rappellent qu’elles transgressent les normes sexuées en se promenant seules dans les espaces publics.

« Les paroles, les insultes, les regards, les attouchements, deviennent dissuasifs. Les peurs éprouvées par les femmes sont en relation étroite avec les expériences qu’elles ont faites de ces pressions, qui sont progressivement intériorisées et naturalisées. Elles ont pour but de leur faire accepter que leur place est à la maison et non dehors. Elles ont pour effet de restreindre la mobilité des femmes »

Ces contraintes comportent une forte dimension temporelle : c’est la nuit qui évoque tous les dangers, le moment de la journée où une femme ne devrait pas se retrouver au-dehors, seule.

Les filles vous avez, comme Cendrillon, la permission de minuit.

La chercheuse Hille Koskella a étudié le sentiment d’insécurité des femmes dans la ville d’Helsinki, où les nuits d’été sont claires et les journées d’hiver sombres et courtes : elle montre les finlandaises ne dont aucune différence en termes de danger entre les nuits d’hiver et les nuits d’été. Stéphanie Cordon, Marylène Lieber et Florence Maillochon dans un article sur l’insécurité dans les espaces publics, en concluent que « ce n’est donc pas le manque de lumière qui incite les femmes à rester sur le qui-vive, mais la dimension sociale de la nuit ».

Ce problème demeure largement invisible aux yeux des décideurs et de la majorité des habitants, notamment parce que l’insécurité féminine est souvent intériorisée ou taboue.

« De fait, les rapports sociaux de sexe sont rarement intégrés dans les recherches sur le sentiment d’insécurité, et celles qui considèrent la variable de sexe n’adoptent pas toujours une posture de déconstruction en la matière. Dans bien des cas, le sentiment de peur déclaré par les femmes y est considéré comme une évidence, un effet de leur « nature ». » (Stéphanie Cordon, Marylène Lieber et Florence Maillochon)

Le problème semble toutefois s’imposer lentement et timidement dans le débat public. Les premières mobilisations dénonçant la non-prise en compte par les politiques urbaines des problèmes d’insécurité des femmes ont lieu en Amérique du nord dans les années 70, avec les marches de femmes.

“A minuit la rue est à nous aussi” !

C’est dans les années 2000, à la suite du fémicide massif de Ciudad Juarez, que le genre émerge réellement comme un enjeu des politiques urbaines. Des organisations internationales de lobbying tels que UNIFEM et Metropolis International Women Network, se mettent en place autour de cet enjeu. Notons en passant que, comme toujours sur les questions d’égalité hommes-femmes, les québéquois avaient dix ans d’avance sur nous. La ville de Montréal fait figure de pionnière dans cet enjeu. Sous l’impulsion de groupes de femmes fortement structurés, elle a pris, dès les années 1990, une série de mesures destinées à favoriser la participation des femmes à la gouvernance locale et à mieux prendre en compte les différences de sexe dans l’élaboration des politiques urbaines. On peut en particulier le programme « Femmes et ville », fortement participatif, qui organise un gender mainstreaming systématique sur toutes les décisions municipales.

C’est d’ailleurs à Montréal que se sont développées les premières « marches exploratoires pour la sécurité des femmes dans l’espace public », un dispositif de diagnostic en marchant qui visent à permettre aux femmes de mieux s’approprier l’espace public et à identifier les stratégies possible de sécurisation de l’environnement urbain, de desserrement des contraintes. Cette démarche s’est répandue dans de nombreux pays avant d’atterrir en France en 2009 sous la forme d’une expérimentation menée par le ministère de la ville. Comme l’explique le cabinet Maturescence, en charge de cette expérimentation :

« La démarche fait partie de la famille des outils participatifs tels que les arpentages et les diagnostics en marchant. L’objectif central est que les habitantes identifient les éléments de l’environnement et de la structure sociale, physique ou symbolique du territoire exploré et qu’elles repèrent les comportements sexistes qui ont pour effet de restreindre leur liberté de circuler ou d’utiliser les espaces publics. A partir de ces constats, les situations sont analysées, puis les propositions d’amélioration sont élaborées et présentées aux décideurs. La mise en application des recommandations fait l’objet d’un suivi, jusqu’à obtention des réalisations et changements d’usages nécessaires. »

Ladies special

Autre réponse, plus controversée, aux situations de pelotage et de harcèlement verbal que subissent les femmes dans les transports en commun : les wagons réservés aux femmes. Les bus et les métros de Mexico appliquent ce principe aux heures de pointes, ainsi que les transports publics urbains en Egypte, au Brésil et au Japon. La liste UMP avait fait polémique lors des dernières régionales en Ile de France en proposant la mise en place d’un système similaire.

Photo : Robert Frank, The Americans

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