Nous sommes toutes des femmes de chambre

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Nul ne sait ce qui s’est réellement passé au dans cette fameuse suite 2806 du Sofitel de Times Square. Mais ce qui m’a frappée, dans les derniers « rebondissements » de l’affaire DSK, c’est l’empressement avec lequel on s’est emparé des révélations sur les « mensonges » antérieurs de Nafissatou Diallo, soulagés d’en déduire illico presto l’absence de crédibilité de ses propos et, partant, l’innocence de Dominique Strauss-Kahn.

Je lisais par bonheur à ce moment-là un livre d’un très sérieux professeur de droit de Harvard, Duncan Kennedy : Sexy dressing, violences sexuelles et érotisation de la domination. Duncan Kennedy y revient sur les imaginaires et stéréotypes sociaux autour du harcèlement et des violences sexuelles :

« Les scénarios sociaux du harcèlement incluent, aux côtés de la femme provocatrice et de celle qui ne sait pas se tenir, les rôles de la simulatrice par vengeance, de l’affabulatrice hystérique et de l’hypersensible qui mésinterprète systématiquement des comportements innocents. Il s’agit là de stéréotypes, et ils sont constamment mobilisés pour distordre ou falsifier la réalité des expériences vécues par les victimes. Les hommes les emploient pour faire échec aux efforts que font les femmes pour faire appliquer la loi, et même pour les dissuader tout à fait de porter plainte. Notre société tout entière y a recours dans une stratégie de dénégation du problème ».

Le poids de ces stéréotypes est d’autant plus important que dans ce type de crimes et délits, les preuves du consentement ou du non consentement de la victime sont extrêmement difficiles à établir – c’est bien la raison pour laquelle le procès DSK semble aujourd’hui dans une impasse. C’est alors parole contre parole, comme le rappellent Clémentine Autain et Audrey Pulvar dans une récente tribune au Monde :

« C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles la majorité des femmes victimes de viol ne portent pas plainte. En France, seule une sur dix ose franchir la porte du commissariat »

Un résidu toléré de violences sexuelles

C’est précisément parce que la preuve des violences sexuelles est difficile à établir qu’elles sont si peu et si mal réprimées par la justice. Duncan Kennedy constate la permanence d’un « résidu toléré de violences sexuelles », que les règles en vigueur (rappelons qu’un pays sur deux ne condamne pas le viol conjugal) et le fonctionnement actuel de la justice ne permettent pas de sanctionner.

Parce que l’interprétation des règles (la preuve du consentement, par exemple) et la recherche des faits (la preuve de l’identité de l’agresseur…) ne seront jamais parfaites, les hommes n’ont pas intérêt à un durcissement du régime de sanction

Si on encourageait considérablement la disposition des femmes à porter plainte, qu’on augmentait de manière significative les ressources consacrées à l’instruction de ces plaintes à tous niveaux, qu’on définissait les violences sexuelles de manière plus explicite, on obtiendrait une augmentation considérable du nombre de plaintes et une augmentation en proportion (ou supérieure encore) du nombre de cas qui posent des difficultés d’interprétation, comme du nombre de fausses plaintes.

Ainsi, « le régime en vigueur épargne aux hommes, les violents et les autres, le poids d’une application trop rigoureuse ou inadaptée de la réglementation, que toute augmentation significative du degré de contrôle social ne manquerait pas d’engendrer. Et cela leur évite aussi d’avoir à prendre des précautions contre le risque d’une application trop rigoureuse de cette réglementation ».

Vous imaginez un monde où, avant de coucher avec une femme, un homme est obligé de lui faire signer un papier pour formaliser son consentement ? Hors de question. C’est en gros le discours que tiennent depuis quelques semaines les intellectuels français sur l’affaire DSK. Comme l’analyse Eric Fassin, on assiste à la revendication d’un féminisme « à la française », qui se démarquerait du féminisme américain par l’importance qu’il accorde au jeu, à l’humour et à la séduction dans les relations homme-femme :

«Le débat sur le « féminisme à la française », paradoxalement engagé à l’occasion de l’affaire DSK, semble nous vouer à une alternative éternellement reconduite par l’antiféminisme : séduction ou féminisme ? Occulter les rapports de pouvoir, ou renoncer aux délices du jeu amoureux ? »

Le pervers sexuel est aussi un milicien à ses heures

Lutter plus vigoureusement contre les violences sexuelles est pourtant impératif non seulement pour les victimes de violences, mais aussi pour toutes les femmes, estime Duncan Kennedy :

« Le premier problème qui se pose, c’est le coût de la violence sexuelle quand les femmes refusent d’accepter ces contraintes et finissent par en payer le prix – parce qu’elles sont un peu folles, bravaches ou trop sûres d’elles ; qu’elles n’ont pas le choix ; ou qu’elles n’ont rien compris. Le second problème c’est le coût pour celles qui parviennent à échapper aux violences en s’abstenant de faire des choses qu’elles ont envie de faire (…). Il me semble que les femmes auraient beaucoup à gagner à se trouver libres de toute violence sexuelle effective, libre de faire tout ce qu’elles peuvent faire, libre de ne plus connaître cette peur diffuse qui est la réponse rationnelle à l’omniprésence de la violence masculine ».

Il fait ici allusion aux théories féministes radicales (Andrea Dworkin, Catharine Mac Kinnon …) selon lesquelles les violences sexuelles sont des « violences disciplinaires ». Le risque d’être victime de violence croît considérablement si la femme enfreint un ensemble de règles coutumières du comportement féminin ; les violences sexuelles garantissent donc la mise en œuvre des règles de bon comportement, d’une identité féminine stéréotypée ou traditionnelle, auxquelles les femmes doivent se conformer.

« Une vraie femme est hétérosexuelle, monogame, maternelle, soumise à son mari, avec qui elle est sexuellement complaisante. Si elle fait en sorte d’avoir ces qualités, ou d’avoir l’air de les avoir, elle peut exiger en retour qu’il la protège de son mari contre les autres hommes, avec le concours du système judiciaire si besoin est.

Ceux qui importunent les femmes dans la rue semblent parfois leur dire : « Si vous aviez un homme qui vous chaperonne, nous vous laisserions tranquille ; c’est comme ça qu’une femme doit sortir dans la rue » (…). L’inceste, le viol, l’esclavage sexuel des prostituées, les violences domestiques, le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, autant de pratiques qui selon cette théorie visent des cibles précises : elles donnent le « tranchant » nécessaire au message de ceux qui importunent les femmes dans la rue ».

Cette théorie permet d’éclairer d’un autre jour les stéréotypes féminins associés à la violence sexuelle.

« La provocatrice, la menteuse vindicative, l’affabulatrice hystérique et la femme hypersensible n’ont pas su honorer leur part du contrat et ont donc perdu la protection patriarcale. Voir les femmes victimes de violences sexuelles à nouveau victimisées dans le processus judiciaire ou dans les médias apprend, aussi bien aux hommes qu’aux femmes, que la condition requise pour obtenir réparation d’une violence sexuelle est d’être une victime parfaite, c’est-à-dire de se conformer aux normes patriarcales ».

C’est exactement le cas des accusations portées à l’encontre de Nafissatou Diallo à propos de son passé, tout particulièrement celles selon lesquelles elle serait en fait une prostituée. Ce qui décrédibiliserait son témoignage. Tout le monde sait, pourtant, qu’il arrive – et même fort souvent – que les prostituées soient victimes de viol, dans le cadre ou non de relations tarifées. Le caractère marchand de la relation sexuelle n’efface pas toute notion de consentement. Mais la prostituée échappe au système patriarcal, à la monogamie et à la protection masculine – elle n’est pas une victime parfaite et ne mérite pas réparation.

L’affaire DSK est bien plus que l’histoire d’un procès entre Naffisatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn. Au-delà des faits et de leur véracité qui reste à établir, c’est une scène, un théâtre où se jouent et s’affrontent ces représentations sociales implicites et dont l’impact pédagogique et symbolique sera énorme, pour toutes les femmes qui subissent, dans un silence assourdissant, des violences sexistes ; et pour tous ceux qui sont amenés à les accompagner et à les juger. C’est là tout le sens de la tribune de Clémentine Autain et d’Audrey Pulvar :

« Ce dont nous devons débattre, ce n’est pas le déroulé des faits dans la suite du Sofitel. C’est la réception de l’événement qui importe, parce qu’elle façonne nos imaginaires et forge nos représentations du monde (…) Nous assisterions à un véritable « backlash », pour reprendre le titre du célèbre best-seller féministe de Susan Faludi, si la parole des femmes violées devenait plus suspecte encore qu’avant l' »affaire ». Nous ne voulons pas y croire. »

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3 responses to “Nous sommes toutes des femmes de chambre”

  1. toineL says :

    … je crois que je connais ce bouquin !
    bel article🙂

  2. Eve says :

    Mais tu vois je mets à profit tes conseils de lecture donc n’hésite pas si tu en as d’autres ! Hier j’ai découvert Violette and Co, une librairie féministe rue de Charonne ça a l’air très chouette !

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