De la femme en couple

Arbus ciné

Tout commence par une histoire de gros sous, le genre d’histoire que toute fille connaîtra au moins une fois dans sa vie. J’avais un rendez-vous galant. Du moins, il s’agissait de rencontrer un garçon pour partager, ensemble, une activité de divertissement qui ne soit ni trop connotée, pour laisser planer le doute sur la conclusion de cette affaire, ni trop neutre, pour ne pas perdre de vue le but: finir ensemble. Ce sera donc une toile. Alors que nous nous apprêtions à rejoindre la salle noire, nous décidâmes de prendre au passage un encas, pour ne pas déranger nos partenaires de loisirs avec des gargouillements de ventre dérangeants.

Ce fut ce moment qui décidât de mon état: serais-je ou ne serais-je pas dépendante? Nous arrivons à la caisse. Le caissier, un jeune homme du genre à faire ce boulot pour payer son loyer d’étudiant fauché, nous pose une question rhétorique: « vous payez ensemble »? Ce à quoi, moi-même et mon compagnon de jeu répondons à l’unisson: « ensemble »/ »séparé ». Vous faudra-t-il beaucoup de temps pour deviner qui choisit de payer pour deux? Qui des deux préférera la jouer perso? Non, bien évidemment. Mon ami choisira de payer pour deux, là où je prends pour argent comptant qu’il n’y a pas de raison qu’il paye pour moi.

Un jeu social qui nous maintient dans un état d’enfance

Ce genre de scène, courante et familière, révèle pourtant une profonde injustice, et les inepties du jeu social: injuste, car à quel titre ce pauvre garçon, qui ne gagne pas plus de rond que moi et a probablement autant la pétoche d’accompagner une quasi-inconnue au cinéma, devrait payer pour la personne qui l’accompagne? Inepte, car en tant que jeune femme, bientôt adulte et prétendant à ce titre pouvoir subvenir à mes propres besoins, je n’attends de personne qu’il me nourrisse ou m’entretienne. C’est à peine si je l’accorde à mes parents. Alors pourquoi ce jeune homme fraichement rencontré, aux intentions non moins bienveillantes, devrait-il le faire?

C’est alors qu’apparait comme clair à ma vue que la femme doit être tenue dans un état d’enfance. Cet état d’enfance, j’ai appris de Monsieur Kant, qu’il guette toute personne qui est dans un état de tutelle. Les Lumières, c’est ce qui fait sortir les hommes de cet état dont ils sont eux-mêmes responsables. Mais alors, à la caisse, face à ce brave caissier qui se régalait déjà ouvertement de notre désaccord, j’ai fini par acquiescer. Il s’agissait alors de ne pas froisser mon compagnon, qui avait fait preuve de beaucoup de courage et de fausse désinvolture pour partir du principe qu’il pouvait se permettre de vider les sous de son compte en banque pour me remplir la panse. Car ce à quoi notre cher Kant n’avait pas pensé – ce qui n’en fait pas moins un génie, dont la seule limite reste qu’il soit né et mort au XVIIIème siècle – est que le jeu social a ses raisons que la raison humaine ne connaît pas.

Ce jeu social fait donc que l’homme, en l’occurrence mon cher et tendre compagnon, doit payer pour sa conjointe et que c’est un acte de galanterie. Le mot lui-même en dit long. Cherchez un peu dans le Larrousse. Trois définitions: 1. « politesse empressée auprès des femmes » 2. « propos, compliments flatteurs adressés à une femme » 3. « recherche d’aventures amoureuses, de bonnes fortunes. » Les deux premières sont donc entièrement dédiées aux femmes. La galanterie ne s’adresse qu’aux femmes et à elles seules, et elles sont les uniques bénéficiaires de ce système. Les hommes sont ici pro-actifs dans un jeu qui n’engage que leurs règles, dont la femme suit les lois. Quant à la troisième définition, elle révèle un enjeu majeur: c’est donc pour la coucher, que l’on s’adonne à de telles pratiques. Il devient comme implicite dans ce jeu imposé aux femmes, qu’elles sont redevables de quelque chose et que ce qu’on attend d’elles c’est bien qu’elles laissent s’ouvrir à défaut leur cœur, au moins leurs jambes.

Un jeu social qui n’a d’égal que son ineptie

Ces considérations sur l’indépendance kantienne sont des considérations de bourgeoise élevée à l’école de la République, me diront certains. Ce sont donc des principes présents dans notre éducation, je rétorquerais. Des principes qui appellent donc une forme de comportement, si l’on reste en accord avec soi-même. Et pourtant, en décalage avec une réalité sociale bientôt vécue comme subie. Car là où l’on nous apprend que l’émancipation vient de l’indépendance, morale pour Kant, financière pour un étudiant – les deux étant intrinsèquement liés dans une relation qui engage des sentiments et des personnes – nous ne trouvons dans les mœurs d’aujourd’hui que désillusion et difficultés. Ces difficultés sont, pour une fois, également partagées.

Ce jeu est difficile pour l’homme, car il se retrouve lui-même dans un état de dépendance. Dépendance à un système social, qui lui impose d’être ‘maître de la situation’. Dépendance à la femme qu’il se doit d’entretenir. Rousseau explique cette tension par une loi de la nature dans Emile ou de l’éducation:

« … C’est que le plus fort soit le maître en apparence et dépende en effet du plus faible ; et cela non par un frivole usage de galanterie, ni par orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus de facilité d’exciter les désirs qu’à l’homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci malgré qu’il en ait du bon plaisir de l’autre, et le contraint de chercher à son tour à lui plaire pour obtenir qu’elle consente à le laisser être le plus fort…[1] »

Nous dirions bien plus, femmes du XXIème siècle, que ce qui passe pour être une loi de la nature selon Rousseau – et qui continue de l’être pour beaucoup, hommes et femmes confondus – n’est en fait que la conséquence de normes sociales. Claude Lévi Strauss est passé par là…

Ce jeu est difficile pour la femme, car elle doit jongler entre un désir d’indépendance et une offre constamment renouvelée de galanterie, qui pourtant la maintient dans un état de dépendance. Entre les deux, il existe une forme d’incompréhension mutuelle, qui met la femme en porte à faux vis-à-vis d’un jeu dont elle n’est pas dupe et qui la questionne sur sa position dans le couple. Le vocabulaire en matière amoureuse en dit encore une fois assez long: ‘une femme se donne’. Elle fait don de sa personne. Un don pas si gratuit puisqu’elle a déjà reçu pléthore de galanterie, et elle en recevra de nombreuses autres, nous lui souhaitons, pour pouvoir s’en vanter auprès de ses amies qui s’en ébaudirons. Elle est donc, au final, inepte car elle rend la vie de couple impossible dans les conditions actuelles: une femme doit s’émanciper d’un homme qui doit la protéger. Il est donc temps d’abandonner le jeu social, et d’en trouver de bien plus drôles et séduisants. Et ce qui est bien, nous l’avons vu, c’est qu’une loi sociale se change bien plus facilement qu’une loi de la nature. Hommes du monde, cessez de vouloir nous aider et nous vous aiderons.


[1] Rousseau Jean-Jacques, Émile ou de l’éducation, in Œuvres complètes, Édition Gallimard, Paris 1969, p. 695.

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About ladyjuju

Co-créatrice du Mauvais genre, diplômée du master STU de Sciences Po Paris, féministe et pas poilue

2 responses to “De la femme en couple”

  1. seb says :

    Et sinon, pour le bon sens, il est tout à fait possible de d’inviter l’autre une fois sur deux, ce qui permet à chaque fois à une seule personne de payer (ce qui reste toujours un acte relativement mal connoté), et épargne l’autre.

    L’alternance permet donc d’inviter les gens, sans que cela ne devienne un problème financier.

    Et puis pour un mec, ça change de se faire inviter, et je dois dire que ça fait jaser les serveurs, notamment si tu en rajoutes.

  2. justine says :

    carrément…

    Ce qui est bien c’est qu’une sortie ouvre, a priori, sur une autre sortie: une occasion à saisir, qu’on se le tienne pour dit!
    Mais ce qui est drôle, c’est aussi que ça fasse jaser les serveurs.

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