Trois petites leçons sur la condition des femmes


Dans le cadre de mon mémoire de M2 sur les femmes syndicalistes au Brésil, je me suis rendue un mois sur mon terrain de recherche, où j’ai interviewée des militantes syndicalistes et féministes, participé aux évènements en lien avec la journée du 8 mars et assisté à de nombreuses de réunions. Un terrain riche du point de vue mon objet de recherche, mais plus encore sur la condition de la femme et son statut dans la société, révélés par une simple petite phrase au détour d’une manif…

Lors de la manifestation du 8 mars, organisée le 12 mars, mon contact principal sur le terrain, l’assistante du secrétariat des femmes de la centrale sur laquelle j’enquête, une femme de 45 ans, m’a invité à venir chez elle. Jusque là tout va bien. Ce n’était pas la première fois qu’elle me faisait cette proposition, ni la première fois que je refusais. Mais cette fois, elle essaye de me convaincre avec un argument massif « viens, mon fils t’attends avec un ami à lui, il veut tellement te draguer ! Ils ont déjà prévu les bières, et ils jouent tous les deux de la guitares ». Epoustouflée, je n’en crois pas mes oreilles, et ne trouve à répondre qu’un simple « dis-leur que j’ai un copain et que je ne suis pas intéressée ». Elle insiste « ah mais ça c’est pas un problème, viens ils vont te draguer ça va être sympa, boire une petite bière… te faire courtiser… ». Je prétexte n’importe quelle excuse par l’esprit et n’y vais pas.

Que retenir de cette petite phrase innocente, aussi pavée de bonnes intentions que l’enfer sexiste et machiste dans lequel nous vivons ? Au-delà de l’aspect peut-être un peu exotique de ma personne, jeune, blanche, française, je pense qu’on peut en tirer trois leçons.

Tout d’abord une femme seule est forcément disponible. J’ai beau dire que j’ai un copain, que je ne suis pas célibataire, ça ne change rien, ça n’est pas crédible. Je suis à ce moment là seule, sans aucun mâle pour me protéger ou certifier de mon indisponibilité. Et puis après tout pourquoi je ne suis pas avec lui ? Je le laisse un mois pour faire mon terrain au Brésil, c’est que forcément je me rends disponible pour les autres, autrement je ne partirai pas si loin si longtemps. D’ailleurs ma venue n’est que dans un but récréatif ou sexuel… Quoi qu’il en soit, qu’aurait bien de mieux à faire une femme seule que de se faire draguer ? Femme seule, femme tentatrice et disponible.

Deuxièmement, une femme est un objet sans autonomie. Ce qui m’a marqué c’est que mon avis n’a compté à aucun moment de cette histoire. Tout a été arrangé sans que je ne sois jamais consultée ou questionnée sur mon envie de rencontrer ces personnes. Elle aurait pu me demander si je voulais connaître son fils, si je voulais me faire draguer par lui, ou si je voulais rencontrer un homme tout court. Non, en bonne mère qui prend soin de ses enfants, elle a trouvé un bout de viande fraîche pour nourrir son fils et l’a ramenée à la maison. Depuis quand les steaks parlent ou pensent ? Je ne suis qu’une marchandise comme une autre, là pour être offerte à qui la veut.

Troisièmement, rabaissant autant pour moi que pour lui, tout rapport entre deux personnes du sexe opposé est forcément sexuel. Elle n’a pas dit qu’il voulait me connaître, non, il voulait me draguer. Pour quelle autre raison pourrait-il vouloir me rencontrer ? Quel autre type de relation pourrions-nous avoir ? Sans même avoir jamais vu une photo de moi, sans savoir qui je suis, sans avoir la moindre idée de ce que je peux penser ou dire, c’est sûr, il veut me draguer. Et moi de même, sans avoir la moindre de qui il est, c’est sûr je veux me faire draguer (je ne développe pas plus sur la passivité de la femme). Toute relation entre nous ne peut être que relation sexuelle. Je ne suis intéressante pour aucun autre motif, et lui n’est que pulsion. Je n’ai ni âme ni pensée, ni esprit ni intelligence, je ne suis qu’un corps prêt à le servir dans ses désirs primaires. Et lui n’a besoin de rien savoir d’autre à part que je suis une fille pour me désirer.

Conclusion, la femme est tentatrice, marchandise sexuelle, et uniquement marchandise sexuelle. Ne comptant que pour son corps, n’existant que pour satisfaire les hommes, elle est forcément disponible à tout moment pour remplir cette tâche sociale et biologique. Conclusion bis : femmes du monde entier, continuons la lutte pour une société juste, égalitaire et émancipatrice !

2 responses to “Trois petites leçons sur la condition des femmes”

  1. justine says :

    Ce témoignage est très intéressant et merci de le partager! Je souhaite pourtant exprimer mon désaccord sur un point, à mon sens essentiel: la proposition était de te « draguer » ou de te « courtiser ». Une marchandise n’est pas courtisée, car courtiser c’est bien convaincre la personne de rentrer dans un jeu. Est-ce qu’on a besoin de convaincre un steack pour le mettre à la poêle? Moi qui ne cuisine déjà pas beaucoup, je déclarerais forfait à jamais si tel était le cas.

    Du coup, la différence est bien que courtiser, c’est s’adresser à un être humain. Ton propos souligne ici un point important: les femmes s’offusquent donc d’être « draguée » parce qu’on ne leur demande pas leur avis – c’est vrai qu’il y a manière et manière de draguer, dixit les mecs en bas de mon immeuble. Mais ce n’est pas tant parce que c’est ‘inhumain’, que parce qu’elles restent passives. Finalement, le fait de courtiser, une activité bien distrayante à en juger de sa pérennité à travers les âges, reste dans nos sociétés un monopole masculin. Alors, pourquoi attendre qu’on nous le demande, notre avis? Femmes du monde, donnez leur, votre avis. Et draguez!

    Pour conclure, je me permets d’intervenir sur cet article parce que je trouve dommage de réduire l’analyse des genres à une lutte entre sexes: ce n’est peut être pas la volonté première du propos, mais c’est la grille d’analyse sous-jacente et l’effet supposé. Bien au contraire, les choses pourront évoluer, à mon avis, dans l’usage des positions de genre, une fois que tout le monde aura compris de quoi il retourne. S’il s’agit de baise, alors tout le monde peut en profiter, au même titre que s’il s’agit d’amour…bien heureusement, le champs des possibilités est assez large pour ne pas se laisser enfermer dans un carcan.

    Vive la baise, vive la drague, vive les femmes!

    • Louisa says :

      Le problème c’est pas tellement de « se faire draguer », bien que l’expression révèle déjà toute la supposée passivité qui serait nôtre… le problème c’est de planifier un « plan drague » à ma place alors que je n’ai rien demandé, et me mettre dans une situation sans issue : un w-e entier la même maison que le mec censé me draguer. Aussi le fait que mon refus ne compte pas, puisqu’on me répond « c’est pas grave », et enfin, le côté un peu vexant quant au statut qui m’est accordé. J’étais là non pas en tant que jeune chercheuse mais en tant que meuf libre et disponible…

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