Les femmes et le crime

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Les femmes représentent environ 3,5% de la population sous écrou. Elles sont statistiquement minoritaires dans la population délinquante et criminelle à toutes les étapes du processus pénal (elles représentent ainsi 14% des personnes mises en causes par la police et la gendarmerie et 10% des personnes condamnées). Ce phénomène, le gender gap in offending, est une observation constante de la criminologie.

Vous me permettrez de ne pas m’attarder plus qu’un quart de seconde sur l’ « explication » hormonale du phénomène – selon laquelle la propension à passer à l’acte dépendrait du taux de testostérone des individus. Ni sur la thèse physiologique, la délinquance étant, au final, assez rarement une affaire de gros bras.

Ce qui laisse donc la question pleine et entière : POURQUOI ?

La recherche sur la question est récente puisqu’historiquement, la criminologie, tirant prétexte de la quasi inexistence de la délinquance féminine, s’est construite autour de figures masculines de la déviance. Elle a néanmoins donné lieu à des études nombreuses, principalement anglo-saxonnes bien sûr, qui évoquent plusieurs explications à ce gender gap.

La première, et la plus évidente, est le caractère sexué du processus de socialisation, qui orienterait les femmes davantage vers l’empathie, le respect d’autrui, l’attention portée aux besoins des autres, que vers les solutions agressives et violentes. C’est peu ou prou ce que Gilligan appelle l’éthique du care. Les femmes créeraient des liens plus profonds avec leur entourage, seraient davantage réticentes à commettre des actes violents par peur de blesser émotionnellement leurs proches, tout particulièrement leurs enfants. De façon générale, les rôles sociaux qui leur sont assignés sont aux antipodes des qualités valorisées dans la culture criminelle : la prise de risque, valorisée chez les garçons, est découragée chez les filles.

L’opportunité du crime

Dans la même veine, criminologues et sociologues se sont attachés à examiner les crime opportunities qui s’offrent à chacun des deux sexes. Il en ressort que les femmes ont moins de possibilités et d’occasions de commettre des délits ou des crimes. Pendant leur enfance et leur adolescence, elles sont soumises à une plus grande surveillance et à une « domestication » par leurs familles. Plus tard, les obligations qui pèsent sur elles du fait de leur rôle de mère limitent structurellement leur participation au monde criminel. Elles sont « moins fortement engagées dans la mêlée de la vie » (Durkheim).

La déviance invisible des crimes privés : méfiez vous de la cuisinière !

Troisième explication : la déviance féminine est essentiellement cantonnée à la sphère privée, familiale ou « domestique ». Le rôle social de la femme – surreprésentée dans des professions comme ménagère ou infirmière- lui fournit des occasions de commettre des crimes en toute discrétion. Ce n’est pas un hasard si la figure majeure de la criminalité féminine dans notre littérature a été, pendant des siècles, celle de l’empoisonneuse. Les actes de transgression commis par des femmes seraient ainsi moins souvent découverts et signalés, et donc statistiquement et socialement sous-estimés.

Une justice plus clémente ? Les bénéfices secondaires de la domination

D’autres chercheurs, comme la sociologue Coline Cardi dans un article fascinant sur La question du traitement pénal des femmes, évoquent « le caractère sexuellement différentiel de la gestion des illégalismes », c’est-à-dire le fonctionnement sexué du processus pénal, et plus largement, du contrôle social. On constate en effet une certaine clémence des magistrats, qui prononceraient des sanctions moins lourdes contre les femmes, ne les condamneraient à des peines d’incarcération qu’en dernier recours. Les études de sentencing réalisées sur la question tendent à montrer qu’au cours du processus pénal, les femmes sont rarement sanctionnées – environ deux fois moins fréquemment que les hommes – par des décisions privatives de liberté. Un phénomène qui requiert une explication.

Il semble (thèse controversée d’Otto Pollack) que les professionnels du pénal – policiers, procureurs, juges, jurés – fassent preuve d’une « attitude chevaleresque », fondée sur la courtoisie des hommes envers les femmes et une idéologie paternaliste. Ils auraient tendance à considérer les femmes avant tout comme des victimes, faibles et émotives, et à psychologiser leurs actes.

Plus fondamentalement, le rôle de mère agit comme une protection relative des femmes contre l’incarcération. Le statut de mère (réalisé ou potentiel) fonctionne comme un « bénéfice secondaire à la situation de dominée ». D’autres sociologues ont tiré les mêmes conclusions à partir de l’étude d’un phénomène différent, le sans-abrisme. Les femmes ont moins de chance de se retrouver à la rue (elles représentent entre 10% et 20% des SDF), car elles bénéficient, de par leur maternité avérée ou potentielle, d’une plus grande solidarité, familiale, amicale mais aussi nationale (accès au HLM et aux prestations familiales).

Coline Cardi souligne que si la maternité « protège » certaines femmes de la prison (mais aussi dans la prison, où elles bénéficient d’un traitement moins difficile), cet avantage ne va pas sans ambivalences. « Dans la mesure où le féminin maternel fonctionne comme une catégorie normative, il contribue à produire des inégalités entre les femmes : entre celles qui répondent aux attentes liées à leur sexe et les autres », écrit-elle. Elle évoque la figure de la « mauvaise mère », qui cristallise la rigueur des tribunaux, tout particulièrement dans le cas des femmes coupables de crimes et délits sur des mineurs, ce qui constitue dans notre imaginaire sociale « l’inversion même du féminin, associé au maternel ». Au sein des prisons, elles font l’objet d’une stigmatisation constante et d’un ostracisme très marqué, voir de violences, de la part des autres détenues, une situation quelque peu étonnante au regard de celles qui ont commis le pire.

Ce n’est pas parce que les femmes passent mieux entre les mailles du filet du système pénal qu’elles sont soumises à un contrôle social moins intense. C’est juste que leur déviance est surveillée et stigmatisée au regard de normes spécifiques, non pénales. Elle est invisibilisée, car prise en charge par d’autres institutions que la justice ou la prison, comme la psychiatrie, le droit familial, la protection sociale (notamment la protection de l’enfance), en un mot la « police des familles »…

 

Photos : Lise Sarfati

Pour prolonger cette réflexion sur les femmes dans le système pénal, se reporter au très bon journal du GENEPI, Le Passe-Murailles (numéro entièrement consacré aux femmes en prison le mois dernier).


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