Le père, le puériculteur et l’enfant

klimt

Est-il viril de changer les couches de son bébé ?

Voilà une question qu’on ne se pose pas assez souvent.

Sans aucun doute, dans les années 50, la réponse aurait été non. Le rôle du père dans les soins parentaux était alors réduit à son strict minimum, une présence essentiellement symbolique marquant distance et autorité. Pas question de toucher aux couches et au biberon. Le lien mère-enfant, glorifié et essentialisé, était vu comme une relation unique, et exclusive, constitutive de l’identité féminine. La féminité est appréhendée essentiellement dans ses dimensions maternelles : elle est fécondité, sensibilité, dévouement, douceur et générosité.

Instinct maternel = BULLSHIT

Quelques décennies plus tard, les mouvements féministes contestent l’idée que la maternité constitue l’unique horizon des femmes. Cela les conduit à remettre par exemple en question l’idée d’ « instinct maternel ». Elisabeth Badinter démontre ainsi le caractère culturel et contingent de l’amour maternel. La mère ne s’est pas toujours souciée de son enfant. Les aristocrates et bourgeoises du XVIIe siècle envoyaient ainsi leurs enfants chez des nourrices, à la campagne, avant de les confier à des gouvernantes ou des précepteurs. L’allaitement, à cette époque, était considéré comme ridicule et dégoûtant.

C’est aussi l’époque de mai 68. Un gigantesque pied-de-nez à l’autorité et au patriarcat… qui ne s’en remettront jamais vraiment. Le rôle paternel est ébranlé, dessaisi de sa fonction de distance et d’autorité. Il doit se réinventer. Cela passe par l’investissement d’une nouvelle position de soin et de prise en charge paternelle précoce. On assiste alors à l’irruption sur la scène médiatique et sociologique de la figure des nouveaux pères – ce que les américains ont appelé le daddy shift.

Le père 2.0 ?

Les pères s’engagent davantage dans le care– le soin quotidien des enfants. L’incarnation de ce mouvement de fond, c’est l’apparition des hommes au foyer, qui consacrent tout leur temps aux soins …paternels pendant que leur compagne s’invente « breadwinneuse ». La paternité ne peut plus dès lors se définir comme le soutien apporté à son foyer sous la forme d’un salaire mensuel. Selon la sociologue Michèle Ferrand, «La nouvelle paternité qui apparaît à ce moment-là est une victoire totale de certaines valeurs de mai 1968. Le nouveau père, c’est l’abandon d’une image de l’homme viril. C’est la tendresse, encore un peu bourrue quand même, mais aussi la compétence équivalente à celle de la mère. Ce qu’il y a derrière l’image du nouveau père, c’est qu’un individu avec un pénis peut être aussi bon – voire meilleur – qu’une femme pour s’occuper d’un bébé. »

Ce changement balbutiant est bien sûr à relativiser. Les enquêtes montrent qu’en 2001, les hommes ne consacraient qu’un quart d’heure de plus par jour qu’au milieu des années 80 aux tâches domestiques. Les « nouveaux pères » restent cantonnés aux classes les plus aisées de la société, et tendent à choisir les territoires de la paternité (c’est-à-dire qu’ils donnent le biberon, certes, mais ne le lavent pas et ne savent pas ce qu’il faut mettre dedans…).

 

Des mondes plein d’œstrogène

Klimt, Les Trois âges de la femme (détail)

Surtout, ce changement est fragile, difficile et équivoque. Le sociologue Gérard Neyrand souligne ce paradoxe : « C’est aussi l’époque où un grand nombre d’enfants sont privés de toute relation suivie à leur père à la suite d’une séparation de leurs parents. Cette situation, qui concerne pratiquement un enfant sur deux après la séparation, apparaît comme l’indice de la fragilisation extrême de la position paternelle. Elle se révèle dans l’intériorisation acceptée de la bipartition des rôles parentaux, qui veut que ce soit la mère qui ait la « garde » de l’enfant. »

Le rôle de « nouveau père » reste difficile à assumer. On parle aux Etats-Unis de « daddy discrimination ». Les pères voient par exemple plus fréquemment leurs capacités parentales critiquées ou corrigées en public – par la petite vieille d’à-côté ou la dame du Franprix qui ne peut pas s’empêcher de penser qu’ils s’occupent mal des enfants, les laissent faire n’importe quoi, c’est dangereux quand même… Ils peinent à trouver leur place de parents dans les structures de la petite enfance – crèches, playgroups…- qui prennent systématiquement « les mamans » comme interlocutrices privilégiées. Le soin des enfants et la petite enfance demeurent des mondes pleins d’œstrogènes.

« Puériculteur » … oui, au masculin

Bref, tout se passe comme si notre société continuait à considérer que s’occuper des enfants relève naturellement du rôle des mères. Ces inégalités sexuées dans la répartition des tâches de « care » ne se cantonne pas à la sphère privée, mais se retrouve dans la sphère professionnelle. Ainsi, l’accès des hommes aux professions et aux institutions de garde et d’accueil de la petite enfance demeure marginal et complexe. Seuls 1% des assistants maternels et auxiliaires de puériculture et 3% des éducateurs de jeunes enfants sont des hommes. Ce phénomène prend ses sources dans la transmission de rôles et d’identités de genre via la famille et l’école, ainsi que dans le fonctionnement « sexué » du système scolaire. Mais il est également intrinsèquement lié à la faible valorisation des métiers de la petite enfance, en termes de salaires comme de qualifications (sans qu’on puisse vraiment déterminer dans ces deux éléments ce qui relève de l’œuf ou de la poule…).

Worst-thinking

Cette ségrégation des tâches pour tout ce qui touche aux soins du corps découle aussi de la suspicion répandue de pédophilie. Le care, assuré par des hommes, est vite connoté sexuellement. On ne retrouve pas cette suspicion chez la femme, à qui sera associée la tendresse maternelle. Cette méfiance s’est lourdement amplifiée depuis les années 90, avec la surmédiatisation des affaires de pédophilies, appréhendées uniquement comme étant le fait d’hommes, dans l’impensé de la possibilité d’une pédophilie féminine. La mentalité du « stranger-danger », ou du « worst first » pousse à suspecter une motivation sexuelle derrière n’importe quel homme qui s’approche d’un enfant (Eeek ! A Male !). « Dans un certain nombre d’équipements, et cela se retrouve à l’école maternelle, on demande aux hommes, implicitement ou explicitement, de ne pas changer les couches, de ne pas assurer les soins du corps », écrit ainsi Nicolas Murcier.

Vers la mixité ?

Les appels à la mixité des équipes se multiplient, mais comme l’explique Nicolas Murcier dans Sexe, Genre et travail social, les premières recherches effectuées sur cette thématique montrent que la mixité tend à reproduire ou renforcer le partage inégal des tâches. Ce que mettent en avant les professionnels de la petite enfance rencontrés, c’est la complémentarité des rôles des hommes et des femmes. L’intérêt de la présence des hommes auprès des jeunes enfants est par exemple mis en avant vis-à-vis de ceux vivant au sein d’un foyer monoparental. Ainsi, « si la présence d’un homme est importante, celle-ci résulterait de l’accroissement du nombre de foyers monoparentaux aux cours des dix dernières années ».

D’un autre côté, fort logiquement, c’est en côtoyant des hommes qui s’occupent d’eux, que les jeunes enfants intégreront progressivement que soigner, changer des couches, donner à manger, ne sont pas des tâches sexuées que seules les femmes sont par nature aptes à exercer…

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