Mamy boom

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Hey, j’ai un scoop : le papy boom n’existe pas.

Il n’y a qu’un mamy boom.

C’est bien connu : la femme vit plus longtemps que l’homme. Le vieillissement est, aujourd’hui, un phénomène essentiellement féminin. Les statistiques de l’INSEE, nous apprennent aussi que les femmes vieillissent seules, alors que les hommes vieillissent à deux. Ainsi, à partir de 65 ans, 77% des femmes vivent seules, alors que 75% des hommes vivent en couple. Les raisons à ce phénomène sont multiples : les femmes vivent plus longtemps et donc sont plus fréquemment veuves, d’autant plus qu’elles sont souvent plus jeunes que leur mari. Elles sont également pénalisées par leur plus grande difficulté à fonder une nouvelle union quand elles sont divorcées ou veuves : « à ces âges, la surféminisation de la population et la tendance des hommes à se remettre en couple avec des femmes plus jeunes qu’eux leur est préjudiciable » conclut une étude européenne sur le sujet.

Si vous avez suivi le débat sur les retraites, il ne vous a pas échappé que cela risque de poser de sérieuses questions socio-économiques. Le niveau de pension des femmes est en effet en moyenne moins élevé que celui des hommes, conséquence directe des écarts de salaire. Les femmes ont un risque plus important de finir leur vie dans la pauvreté… Comment survivre quand on est une femme âgée et seule ? Des solutions citoyennes innovantes, comme la Maison des Babayagas à Montreuil, semblent aujourd’hui émerger, et posent la question du maintien de l’autonomie, du refus de la dépendance qu’elle soit institutionnelle (la maison de retraite) ou familiale. Le discours de Thérèse Clerc, la fondatrice des Babayagas, est clair : refusons infantilisation, sollicitude et compassion, « des sentiments qui ne rendent pas autonomes ». Signe-t-il – enfin ! – l’entrée en féminisme de la question de la vieillesse ?

Force est en effet de constater que malgré le caractère fortement genré du phénomène, celui-ci n’a fait l’objet d’aucune lutte féministe (ou presque). Un silence d’autant plus paradoxal que c’est la génération MLF qui vient aujourd’hui grossir les rangs du mamy boom, une génération « dont on est fondé d’attendre qu’elle refusera l’indignité sociale et le regard social stéréotypé qu’elle a dénoncé à tous les âges de la vie » s’étonne Rose-Marie Lagrave, sociologue à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, dans un article qui propose de « ré-enchanter la vieillesse ».

Car c’est aussi de ça dont il s’agit. Le vieillir féminin n’est pas uniquement un enjeu économique et social : c’est un défi esthétique et philosophique.

Photo : Diane Arbus

 

« Chacun perd en avançant dans l’âge, et les femmes plus que les hommes. Comme tout leur mérite consiste en agréments extérieurs, et que le temps les détruit, elles se trouvent absolument dénuées : car il y a peu de femmes dont le mérite dure plus que la beauté. » Madame de Lambert, Traité de la vieillesse, 1727.

***

 » On ne lui a permis d’avoir prise sur le monde que par la médiation de l’homme:
que deviendra-t-elle quand elle n’aura plus de prise sur lui ? »

Simone de Beauvoir, La vieillesse, 1970

La femme porte davantage le stigmate de l’âge que les hommes. C’est un fait, aujourd’hui, dans les médias : les hommes ont le droit d’avoir un ventre, un crâne dégarni et des rides. Pas les femmes – c’est indécent. Le phénomène n’est pas nouveau : on peut retracer dans la littérature une tradition symbolique très ancienne qui méprise et condamne le vieillir des femmes. Dans un article passionnant sur les représentations de la femme vieillissante dans la littérature française, la chercheuse Annette Keilhauer expose comment la vieillesse féminine est traditionnellement perçue avant tout comme une perte de beauté physique, ridiculisée par un contraste métaphorique avec la belle jeunesse. A ce topos s’ajoute l’aura inquiétante que confère à la femme âgée la perte de son rôle procréateur. Avec la ménopause elle perd un aspect essentiel de sa féminité. Son désir sexuel et son attrait érotique deviennent alors une perversion, en ce qu’il transgresse la norme de la sexualité procréatrice. « La vieillesse, constate Rose-Marie Lagrave, constitue en creux le moment de vérité de la place assignée aux femmes : des objets séduisants sexuellement disponibles pour le désir masculin. Vieilles, ménopausées, elles sortent du marché sexuel ». C’est bien connu, il y a un âge pour chaque chose : le désir des femmes âgées devient risible, ridicule, vaguement condamnable (alors que le désir masculin demeure légitime à tout âge).

 

Réinventer la vieillesse ?

 

Les choses changent. Doucement. L’espérance de vie s’est allongée : plus de trente ans après la ménopause. La plupart des femmes ont une vie professionnelle, une autonomie individuelle, au-delà des rôles sociaux étroits d’épouse et mère.
C’est surtout par la littérature qu’une perspective plus nuancée sur le vieillir féminin se fraie un chemin et ce, dès le début du XXe siècle, sous la plume d’écrivaine comme Colette, Simone de Beauvoir (La vieillesse, La femme rompue) ou Marguerite Duras, qui « aident non seulement à rendre plus visible la femme vieillissante dans la société, mais réfléchissent également, dans leurs écrits fictionnels et autobiographiques, à des conceptions nouvelles de la féminité qui revalorisent l’expérience du vieillissement ». (Annette Keilhauer). La littérature contemporaine et la photographie (ci-dessous, des photos issues de la « scandaleuse » série Mature de Edwin Olaf) mettent en scène une érotisation du corps féminin âgé, une nouvelle vision de la vieillesse qui échappe au stigmate de l’assistanat, de la déprivation et du renoncement.

Faut-il aujourd’hui « dénaturer » la vieillesse, de la même façon que le féminisme a déconstruit les inégalités sexuées, en mettant à jour la construction sociale et anthropologique derrière ce qui était présenté comme un phénomène biologique ou anatomique ? C’est ce que défend Rose-Marie Lagrave : « loin d’être le seul résultat du vieillissement des cellules, le vieillir est socialement construit, écrit-elle. Cette dénaturalisation de la vieillesse suppose donc de déconstruire une conception âgiste de la vie et des rapports sociaux. Il s’agit ainsi de questionner un ordre des âges dans lequel la vieillesse fait particulièrement l’objet de normes sociales, sexuelles, familiales, supposant déprise, privation, et répression, intériorisées sous forme d’interdit, tel celui de désirer et d’être désirée . Cela suppose aussi de proposer une autre définition de la vieillesse, et dans une logique féministe, de la qualifier en termes d’incapacité à exercer sa liberté »

 

Voilà donc un nouveau champ de questionnements qui s’ouvre pour le féminisme. Pour garder un peu de suspens et…de temps de réflexion, je ne vais pas plus loin car j’aurai l’occasion d’y revenir plus en détail sur ce blog.

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