Faux culs !

nan-goldin-ballad

 

Photo : Nan Goldin

La presse féminine nous parle de cul. Des « sexpertes » nous dispensent avec bonté la bonne parole sexuelle sur papier glacé. Les rubriques « Sexo » représentent jusqu’à 20% du contenu des magazines leaders – il faut croire que ça fait vendre. Voilà une preuve s’il en est de la formidable libération sexuelle que notre société a engagé depuis mai 68, non ?

Euh.

Vraiment ?

Si on s’attarde deux minutes sur le contenu des articles en question, on voit vite que sous couvert d’une connivence complice (entre filles, on se dit tout !), c’est une vision hyper-normative de la sexualité qui est véhiculée. Par le ton employé, tout d’abord. La plupart de ces articles sont organisés sous la forme de listes de commandements, « à faire / à ne pas faire », et autres « bien faire l’amour en dix leçons ». L’usage systématique du « je » (« je la joue séductrice ») et/ou du « on » (« on lui rend la monnaie de sa pièce ») établit directement le caractère partagé, donc d’autant plus normatif, du conseil prodigué. C’est le règne de la grande sœur, qui conseille et enjoint avec autorité. Dans les magazines s’adressant à un public plus âgé, la grande sœur est en général remplacée par le psy, convoqué de façon systématique en fin d’article pour offrir une onction scientifique à l’opinion tranchée émise par la journaliste sur ce que sont, et ce que devraient être, nos comportements sexuels.

Mais surtout, on trouve les mêmes articles dans tous les magazines. Les « marronniers du cul » sont recyclés sans vergogne d’une rédaction à l’autre et d’une année sur l’autre. C’est une vision unique et univoque de la sexualité qu’on nous propose – un petit cercle de journalistes parisiennes qui projettent avec nombrilisme leurs normes et pratiques sexuelles sur l’ensemble de leurs lectrices et énumèrent les ingrédients d’une sexualité épanouie, sans crainte d’aligner les poncifs (recettes de cuisine de type : lingerie sexy + week end à la campagne + sex toys = désir). Ce qui est surtout frappant, c’est le décalage souvent complet avec le vécu de leurs lectrices.

 

Photo de Diane Arbus

On sait bien pourtant que les pratiques et le « champ des possibles » sexuels ne sont pas les mêmes selon l’âge, le niveau social et le lieu de résidence (une enquête de l’Inserm récemment citée dans Rue89 relatait que 6% des Franciliennes déclarent avoir déjà eu des pratiques sexuelles avec une personne de même sexe… contre 3% des femmes habitant une commune rurale).

L’orgasme à tout prix

Ce que nous proposent Biba, Cosmo et autres Glamour, c’est le mensonge aliénant d’une sexualité lisse et d’une libido toujours constante, un impératif de plaisir. Comme si le désir féminin ne fluctuait pas au rythme des cycles hormonaux et des variations d’humeur.

Ils nous présentent un sexe toujours abondant et toujours performant. Un article « SEXO » sur 3 (j’ai compté !) parle des sextoys : j’ai l’impression qu’il s’agit d’une sur-présence marquée par rapport à leur utilisation réelle. Révélateur : les sex toys incarnent précisément ce sexe uniforme, disponible partout et tout le temps, le sexe que l’on consomme. A cette exigence s’oppose la réalité sans doute plus terne de la sexualité féminine, toujours moins libre et plus contrainte que la sexualité masculine (pour s’en tenir à une approche quantitative, selon l’Enquête sur la sexualité en France, de l’INSERM, les femmes déclarent par exemple avoir eu moins de partenaires au cours de leur vie que les hommes : 4,4 en moyenne pour les femmes contre 11,6 pour les hommes en 2006).

Les « sexpertes » nous présentent le sexe comme un objet de mode, un produit marchand fashionable. Elles inventent ainsi artificiellement des « tendances », des actualités sexuelles souvent à partir d’un nouveau concept marketing ou d’un sondage bidon. Vous serez ainsi ravies d’apprendre, mesdemoiselles, que les sex toys écolos, c’est in. Les capotes aussi, c’est inA celles qui pensent encore que la capote est un tue l’amour, vous n’êtes décidément pas branchée. », commente le Elle du mois de décembre), sauf celles au goût exotique, tellement out. La fessée, c’est tendance ; en revanche, l’échangisme et le fétichisme, hits de l’année 2009, sont à ranger au placard pour la saison automne-hiver 2010 !

BREF, on vous enjoint à être « chic et chaudes », pour reprendre le nouveau leitmotiv du magazine Elle. C’est le NSVE, les filles ! Le quoi ? Le Nouveau Savoir Vivre érotique bien sur !

Rien que ça !

 

photo de Diane Arbus

Libres et débridées ?

Le sexe doit être une success story. Un impératif pour ces magazines: être positif et ne pas choquer ou angoisser : ne serait-ce qu’à cause de la pression de l’annonceur publicitaire. Tout est pesé, normé, stéréotypé. En fait, la presse féminine est perclue de tabous ! Il y est impensable d’évoquer l’échec, l’irrésolu, les hontes (baisse du désir, traumas sexuels, blocages). L’homosexualité féminine y est invisible, ou dans le meilleurs des cas, traitée à part. Le modèle dominant reste une sexualité pénétrative, et le grand absent, c’est bien sûr le clitoris. Certaines pratiques en sont bannies (la sodomie, le 69, l’éjaculation faciale, la double pénétration… n’y sont jamais évoquées).

Sous des airs faussement libérés (du genre, on érige en norme absolue le « fucking friend » ou « sex friend »), c’est une vision plutôt rétrograde de la femme qui nous est présentée. Le modèle du couple est omniprésent, la plupart des articles sont centrés sur le désir masculin, et font très peu mention du plaisir féminin. Surtout, ils illustrent une dichotomie persistante dans les relations sociales, qui attribue aux femmes une sexualité cantonnée aux registres de l’affectivité et de la conjugalité, et aux hommes une sexualité axée sur le désir, et la dimension physique. Les articles « Sexo » font en général partie de la rubrique « Psycho/ Love / Couple », et évoquent des sujets plus personnels et psychologiques que proprement sexuels : Pour ou contre l’amour au bureau/ Coucher avec ses collègues, Faire ou ne pas faire de commentaires après l’amour, comment réagir face à une panne sexuelle de son partenaire , faut-il être vexée si votre homme se masturbe ?

Bref, au final, le principal reproche qu’on peut adresser à la presse féminine, c’est de présenter une norme unique et univoque qui aliène tous ceux dont la sexualité dévie de cette image légitime. D’ailleurs, c’est un mécanisme classique du marketing publicitaire : créer un désir d’identité pour asseoir des besoins de consommation. Le plus inquiétant, c’est que cette norme soit créée par et pour des femmes, comme si la sexualité des hommes et celles de femmes se vivait dans deux mondes étanches et cloisonnés (ça se saurait !), comme si on pouvait libérer la sexualité sans dialogue entre les sexes.

Étiquettes : ,

2 responses to “Faux culs !”

  1. Sarah says :

    Et Causette dans tout ca?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :