Les grands hommes

« Nous qui sommes sans passé, les femmes ; nous qui n’avons pas d’histoire

Depuis la nuit des temps, les femmes ;  nous sommes le continent noir »

(Hymne du MLF)

Le président Hollande a choisi de faire entrer deux femmes au Panthéon, comme le lui avait suggéré le rapport Bélaval, qui avait souligné que seules deux femmes y avaient jusqu’à ce jour été enterrées (dont Sophie Berthelot au titre de sa « vertu conjugale »). Cette décision fait écho à la politique de féminisation des noms de rue et des stations de tramway  engagée par la Mairie de Paris – rappelons que seules 3 stations de métro sur 301, et 2% des noms de rue de France portent le nom d’une femme.

Cette ambition nouvelle de féminisation de nos lieux de mémoire suscite un certain émoi. Pour beaucoup, choisir un nom de femme ne présente pas d’intérêt : c’est du « féminisme primaire », de la discrimination positive ; cela n’a pas de sens de rendre hommage à une femme « juste parce qu’elle est une femme » (entendu récemment : « Olympe de Gouges n’a rien fait de sa vie ») (sic). Le préjugé sexiste est patent. Olympe de Gouges est un personnage historique complexe et plutôt sulfureux : victime d’une justice expéditive pour avoir dénoncé les massacres de septembre, elle incarne, avant toute chose, la résistance à la Terreur, par son refus de voter la mort du roi, puis son opposition virulente à Robespierre. De cet engagement, il n’est jamais question lorsqu’on débat des hommages qu’il faudrait lui rendre ou ne pas lui rendre. De même, le rejet épidermique dont fait parfois l’objet Simone de Beauvoir est, bien souvent, une critique de Jean-Paul Sartre, dont elle fut pourtant une compagne libre et distante.

Mais voir dans la féminisation de notre toponymie une « discrimination positive » relève surtout d’une conception étroite et datée de l’histoire, vue comme le fait des princes, des chefs et des guerriers. Dans cette histoire, les héros sont des Hommes d’Etat, des Hommes de pouvoir. Ce sont donc, logiquement, des hommes – avec un petit h. Ainsi le côté masculin de l’histoire est posé en universel censé nous raconter tous et toutes. Judith Butler note, dans Trouble dans le genre, la permanence de cette équation « masculin = non marqué par le genre = universel » : le masculin nie l’incarnation qui le marque socialement et s’érige ainsi en absolu abstrait. Comme dans la grammaire, le masculin se pose comme neutre. Ce faisant il rend invisible l’autre moitié de l’humanité, et les rapports de pouvoir qui s’établissent entre les genres.

« Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. »

Dans cette histoire, les femmes ont disparu. La fin du cens, conquise en 1848, porte le joli nom de suffrage « universel ». La prospérité économique est pour l’essentiel le fait des hommes, puisque le travail des femmes est réputé dater des années 60.  Margaret Maruani a pourtant bien montré que les femmes travaillent depuis toujours – agricultrices, nourrices, domestiques, ouvrières – bien qu’en dehors du cadre salarial, donc dans l’ombre.

 

Dans cette histoire, il n’y a pas de place pour les formes de courage, d’engagement des femmes. Celles-ci sont sans doute moins spectaculaires : non pas par nature, mais à cause de leur infériorité sociale et juridique, qui les tenait en marge du pouvoir. Dire qu’Olympe de Gouges « n’a rien fait dans sa vie », c’est la mesurer à l’aune de l’idéal -éternellement masculin- du Grand Homme, comme si elle avait eu les mêmes droits et les mêmes chances que lui – droit de voter et d’être élue, d’exprimer une opinion propre sans être jugée impudente et ridicule. Virginia Woolf rappelle, dans Une chambre à soi, combien il est difficile de créer une œuvre littéraire quand on n’a ni temps pour soi, ni intimité véritable, qu’on est placée sous la dépendance spirituelle et économique d’un homme. Derrière ce refus d’accorder une place aux femmes – et aux rapports hommes/femmes – dans notre mémoire nationale se joue un processus de déshistoricisation de la domination masculine, qui tend à naturaliser les différences entre les sexes. On prête le flanc au syllogisme avancé par Spinoza dans son Traité de l’autorité politique : « Si les femmes étaient de par la nature, les égales des hommes, écrit-il, si en force de caractère et intelligence, les femmes se distinguaient au même degré que les hommes, l’expérience politique le proclamerait bien ! ». En refusant de donner à voir des exemples féminins de courage et d’héroïsme, on participe à la construction de ces qualités comme des traits masculins.

Une autre histoire est possible : Georges Duby et Michelle Perrot l’ont bien montré. Elle est nécessaire pour, sans cesse relever ce double défi : rendre l’hommage qui leur est dû aux grandes femmes – scientifiques, militantes, écrivaines – oubliées à cause de leur sexe ; et sans cesse déconstruire les pseudo-évidences biologiques et historiques.

Barbie à l’Assemblée Nationale

Jean Député porte bien ses 42 ans, dont dix passés sur les bancs de l’Assemblée. Crinière abondante et très brune (il avoue se teindre pour masquer les cheveux blancs), silhouette fine et sportive, il porte ce matin un costume bleu marine à fines rayures crème, bien taillé, une cravate de couleur vive, des mocassins discrets. Un style classique mais d’un bon goût certain. Père de deux enfants, de 13 et 16 ans, il raconte les appeler tous les jours : “ils sont ma force, mon énergie, ma fierté”, confie-t-il. Il reste très proche d’eux, malgré son divorce et les tensions incessantes avec le nouveau mari de Laetitia, son ancienne compagne.

Sur les marchés de sa circonscription, dans sa permanence, en réunion de section socialiste ou en commission des lois à l’Assemblée, Jean demeure fidèle à lui-même : discret, doux, chaleureux. A l’écoute de chacun, électeurs, collègues, attachés parlementaires. Toujours prêt au compromis, il ne se départit jamais de son grand sourire lumineux et plein de fossettes, qui parvient toujours à réchauffer l’atmosphère.

Entré en politique à l’âge de 30 ans dans le sillage de la Ministre des Finances de l’époque, dont il est le jeune protégé, il a depuis mené une carrière parlementaire ambitieuse; navigant avec sérieux et application de réunion de groupe en séance plénière, de rapport en commission.

photo d’illustration : Jean Député portant la chemise offerte par sa femme pour marquer ses dix ans de vie parlementaire.

Quelque chose vous choque ? Oui, oui, c’est normal. Je parie que ça vous choquerait moins si on parlait de Marie Députée ?

Les femmes politiques, ces hommes politiques étranges (on murmure qu’elles seraient dotées d’un vagin) font l’objet d’un traitement médiatique spécifique. On utilise à leur égard des expressions langagières et des procédés stylistiques que l’on n’aurait jamais idée d’employer si elles avaient le bon goût d’être dûment équipées de testicules. Petit tour d’horizon par Eve et Antoine.

1) L’infériorisation : “vous êtes bien mignonnes” !

Dans tout portrait de femme politique, une idée sous-jacente: c’est très charmant cette lubie qu’ont les femmes de vouloir faire de la politique. Vraiment très mignon. Adorable ! Mais ne nous y trompons pas, une femme politique demeure avant tout une femme, rien de plus. Les médias le rappellent à chaque fois qu’ils en ont l’occasion :

  • L’infantilisation par l’usage du prénom

Comme l’a constaté le rapport Grésy, les médias, lorsqu’ils parlent des femmes politiques, utilisent très souvent leur seul prénom (et quasiment jamais leur nom de famille seul): on nous parle de “Najat”, “Ségolène”, “Angela” et “Rachida” (mais jamais de “François”, “Arnaud” ou “Vincent”). Peut importe qu’il s’agisse d’une Ministre ou d’une Députée ou Sénatrice de la République.

On peut remarquer que :

- le prénom contrairement au nom de famille, marque l’appartenance au sexe faible (à de rares exceptions les prénoms sont sexués)

- l’usage du prénom, surtout seul, est la marque d’un respect moindre et infantilise la personne ainsi désignée

  • Les gossips avant tout

Les journalistes donnent, dès que possible, la primauté au fait divers romancé, à l’émotion, à l’intrigue sentimentale sur la parole politique. Nulle n’a davantage subi ce travers que Ségolène Royal, ancienne candidate à la présidence de la République, présidente de Région, ancienne Ministre, dont on a analysé la récente campagne législative quasiment exclusivement sous le prisme de sa prétendue rivalité personnelle avec Valérie Trierweiler : dès fois que vous ayez un doute, les femmes politiques sont comme toutes les femmes : des harpies sentimentales, jalouses et possessives.

Autre exemple, on trouvera dans les pages “Politique” du très austère quotidien Le Monde la mention d’une action en requête de paternité intentée par Rachida Dati : Peut-être une façon aisée et détournée d’introduire dans des journaux “sérieux”, dans les pages “sérieuses” de ces mêmes journaux, des ragots, cancans et autres médiocrités qui vont vendre du papier auprès d’un lectorat voyeur/moqueur malgré lui… et de rappeller aux femmes que si elles sont admises dans la sphère politique, elles ne le sont qu’en tant que femmes, que femelles légères.

  • Sois belle…

"En toutes circonstances, même les plus officielles, les hommes on les écoute; les femmes, on les regarde". Ce constat amer de Brigitte Grésy se vérifie à longueur de page dans nos quotidiens grands publics, qui ne peuvent pas s’empêcher d’insister sur l’apparence physique des femmes politiques, agrémentant leurs articles de nombreux détails sur leur style vestimentaire (Ségolène portait un tailleur bleu et Martine une veste grise blablabla), leur coiffure, leur sourire… le tout fréquemment agrémenté d’allusions vaguement sexuelles, façon clin d’oeil complice “quand même, unetelle, on se la ferait bien”. La femme se voit ainsi représentée dans sa singularité de femme, constamment renvoyée à l’altérité de son corps.

A titre d’exemple, une rapide lecture des “Portraits” de la dernière page de Libération, nous apprend, à propos des Ministres du Gouvernement Ayrault :

- que Najat Vallaud – Belkacem, Ministre, baptisée la “gazelle”, “est jolie, accroche la lumière, éveille des jalousies chez les militants.”

- que Fleur Pellerin, Ministre, “est brune aux cheveux lâches, traits jeunes et asiatiques, robe de soie légère sur longues bottes de cuir noir, talons acérés”.

- à propos de Marisol Touraine : “Dans ses habits, tout est rouge ou presque, dont une bague en forme de gros pétale. «J’aime bien cette couleur.»” On y convoque même “sa meilleure amie” pour décortiquer son style : “ «C’est sa façon cocasse de s’habiller, raconte sa meilleure amie, Françoise Benhamou, une économiste. Un mélange de rétro et de moderne, mais avec toujours une foule de couleurs. ».

Les photographies retenues pour accompagner ces articles n’échappent pas à cette tendance,  comme l’ont encore récemment fait remarquer Les nouvelles news et David Abiker à propos du choix tout particulier d’illustration du portrait de la députée Barbara Pompili dans Libération, tout autant d’ailleurs que son titre : “Soeur sourire d’EE-LV”. La députée est-elle “bonnasse ou bonne soeur” ? A la vue de la photo, on peut se le demander. Dans tous les cas, pas une personne légitime pour exister politiquement de façon autonome. Bonnasse, bonne soeur : une fois de plus, la femme politique est renvoyée à une activité retirée du monde, hors de la sphère publique.

Quant au Figaro Magazine, il choisit à côté du moteur et des objectifs des femmes politiques qu’il interroge, de s’intéresser au dress code de celles-ci. Connaissez vous les choix de cravates et de chaussettes de François Hollande ?  Jean-François Copé a-t-il un faible pour les chemisettes ?

  • … et tais toi !

En plus d’insister si lourdement sur leur apparence physique, les médias tendent à mettre en avant les qualités proprement “féminines” des femmes politiques: douceur, grâce, sourire, réserve, capacité d’écoute et d’empathie…

Dans un récent portrait d’Anne Hidalgo paru dans Rue89, on nous dépeint une femme qui “parle avec douceur”, “sourit”, “produit une jolie musique avec sa voix”, et dont les mots “suintent de bons sentiments”. Libération en rajoute une couche quelques semaines plus tard, en évoquant “sa douceur soyeuse et sa langueur incertaine”. Et s’exclame à propos de Fleur Pellerin : “Et mignonne en plus, pas empêtrée dans le discours froid de l’«énarchie».” !

A l’inverse, faire preuve de qualités considérées comme masculines (fermeté, intransigeance, colère, exigence, franchise, combativité, autorité…) est impardonnable : mais pour qui se prennent-elles ?  On n’a pas oublié à quel point au cours de la dernière campagne présidentielle Eva Joly ou Martine Aubry étaient vilipendiées de toute part comme excessivement “dures”, “rigides”… Leurs conseillers en communication les ont d’ailleurs toutes les deux contraintes à se montrer plus girly, “souriantes”, “moins tranchantes”, “moins péremptoires”, “plus féminines”, “plus douces”, bref “ d’allier “la grand mère protectrice au juge intraitable”...

Si ces caractéristiques stéréotypées – beauté, séduction, douceur, etc – sont généralement évoquées comme des qualités, elles n’en constituent pas moins des “armes à double tranchant” pour les femmes politiques, comme l’analyse Cécile Sourd : “Contre-pouvoirs typiquement féminins dans les esprits, ils les desservent dans la pratique en les rendant suspectes d’user de moyens détournés et non autorisés pour atteindre leurs buts”

Ces procédés divers convergent dans un même sens : rappeler à tous que les femmes politiques sont avant tout des femmes, alors qu’en politique sans doute encore plus qu’ailleurs, le neutre est masculin. “La femme, écrivait Simone de Beauvoir, se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle (…); être une femme, c’est sinon une tare, du moins une singularité. La femme doit sans cesse conquérir une confiance qui ne lui est pas d’abord accordée”.

2) Les stéréotypes : assignation symbolique aux rôles féminins traditionnels

Il y a ensuite la tendance à présenter la femme politique comme sous la tutelle d’un homme – son mari, son père, son mentor… Un phénomène hautement révélateur de notre inconscient collectif selon lequel le statut social de la femme, même lorsqu’elle possède une carrière propre, dépend largement de celui de son mari.

Marisol Touraine demeure ainsi la “fille du sociologue”, Sophie Dessus (députée de Corrèze) la “Blonde de Chirac”, Anne Hidalgo la “potiche de Delanoë”, Barbara Pompili la fille spirituelle d’Yves Cochet dont elle vit “dans l’ombre protectrice” ! Même sur la ministre Cécile Duflot,  “la bonne copine pèse l’ombre du sénateur Jean-Vincent Placé le florentin. Les femmes sont rattachées à l’espace public par la médiation des hommes et enfermées dans des figures féminines stéréotypées d’épouses et de mères.

  • Au dessus du niveau de la mère ?

Dans n’importe quel portrait de femme politique, le journaliste ne manquera pas de vous informer consciencieusement sur le nombre et l’âge de ses enfants. Vous serez par exemple, je n’en doute pas, ravis d’apprendre dès la 3e ligne de ce Portrait que Libération consacre à Nathalie Kosciuzco-Moriset, que celle-ci est une “madone tout juste relevée de couches”. Ou encore dans ce portrait de Paris Match de Cécile Duflot, que celle-ci est “mère de quatre enfants de deux conjoints différents”. On vous met au défi de relever autant d’allusions aux bavoirs et aux biberons dans un portrait de François Bayrou ou d’Alain Juppé…

Pour Cécile Sourd, ce renvoi systématique de la femme politique à ses fonctions dans la sphère privée “a pour principale conséquence de la représenter comme en décalage par rapport à ses devoirs principaux et donc intruse dans un domaine qui ne lui est pas socialement destiné. (…) La femme qui veut réussir en politique se doit donc d’être à la fois épouse, mère, et seulement ensuite actrice politique. Ne réussira à s’imposer que la femme qui remplira correctement les rôles féminins, faute de quoi elle risque de paraître irresponsable ou indigne”. En effet, le Figaro Magazine précise que les nouvelles venues dans la politique ont travaillé et, parfois, “sont devenues mères dans la foulée”. Ouf : voilà décerné un brevet d’équilibre et de réussite. On ne va tout de même pas faire confiance à une femme qui ferait passer sa passion pour la politique avant son destin naturel de mère? Son intérêt pour les Lois de la République au dessus des Lois de la biologie ? Une mauvaise mère, voire même une femme qui n’aurait pas d’enfants, autant dire : un monstre.

Il est significatif à cet égard que la quasi-totalité des “Portraits” consacrés par la presse généraliste à des femmes politiques les décrivent comme “ambitieuses”; ce qui n’est que beaucoup plus rarement le cas pour les hommes; comme si le simple fait d’entreprendre une carrière politique constituait pour elles un pari ou un exploit remarquable, par contraste avec leur destinée naturelle de gardienne du foyer.

Peuvent-elles faire de leur maternité un atout politique plutôt qu’un handicap ? On voit de plus en plus de femmes politiques, de Sarah Palin (la “hockey mom”) à Ségolène Royal (“c’est une mère qui vous parle gnagnagna”) ou encore Marine Le Pen, tenter de mettre en avant leur statut de mères de famille sur la scène publique. L’intérêt étant de pouvoir ainsi se présenter comme pragmatiques, proches des problèmes de la vie quotidienne. Signe d’un progrès dans les mentalités  ? Pas vraiment, analysent Les Martiennes :

“ Dire:  je suis une mère et sous-entendre “une bonne mère”, c’est un peu comme si ces femmes politiques justifiaient leur présence dans un camp, la politique, où on les attend moins. Elles semblent nous dire: “j’ai fait ce qu’on attendait de moi, j’ai désormais toute ma place sur l’échiquier politique”. Comme si une femme devait cocher d’abord cette case, avant d’être candidate à toute fonction électorale. “

  • L’effet première dame

Les médias, y compris les grands quotidiens nationaux généralistes, feignent de prêter aux compagnes des hommes d’Etat  un rôle politique. Il en va ainsi de Valérie Trierweiler, qui s’est arrogé, avec la complicité des journalistes, des prérogatives proprement politiques dans la campagne législative. “Ni militante, ni élue, sans engagement partisan connu, elle n’a aucun titre pour le faire, sinon d’être la compagne de François Hollande” avait fort justement commenté Edwy Plenel. En posant une équivalence médiatique entre elle et Ségolène Royal, on met sur le même plan l’accompagnement conjugal et privé d’un homme d’Etat avec une carrière politique sanctionnée à de nombreuses reprises par le suffrage universel.

Pourtant, institutionnellement la question ne fait plus débat. Dans notre République, il n’y a pas de “Première Dame”: ce n’est ni un statut, ni une fonction ; même si des traçes subsistent de cette tradition monarchique, comme le relève le blog Régine (jusqu’à l’arrêté du 27 octobre 2011, l’art. A. 40, III du Code de procédure pénale qui prévoyait que pouvait être assimilée « à la liste des autorités administratives et judiciaires avec lesquelles les détenus peuvent correspondre sous pli fermé », « l’épouse du Président de la République », version aujourd’hui expurgée de cette mention). On notera avec le blog Régine que cette mention impliquait que le président de la République soit marié, à une femme.

Dans la séparation entre "gouvernement domestique" et "gouvernement politique", le rôle des femmes est pensé essentiellement comme celui de gardiennes des moeurs dans la sphère privée, leur rôle politique devant se limiter à l’exercice d’une “influence morale et politique” sur leur concubin/conjoint.

3) La disqualification implicite

La sociologue Marie-Joseph Bertini a montré combien, alors que “le champ sématique qualifiant l’activité des hommes est médiatiquement très riche, celui concernant les femmes se rétrécit comme une peau de chagrin à quelques formules-clefs”. En procédant à une analyse lexicographique d’un important corpus journalistique, elle a repéré cinq figures principales du “Féminin” dans les médias, qui constituent autant d’expressions toutes faites à disposition de journalistes politiques en manque de créativité ou d’imagination : la pasionaria, l’égérie, la muse, la madone, et la mère. On notera que toutes possèdent une connotation ironique, et que toutes à l’exception de la “pasionaria”, font implicitement référence à un homme (le mari de la mère et de la madone, l’artiste de la muse ou de l’égérie…).

L’expression “pasionaria” a particulièrement retenu notre attention tant son utilisation est fréquente à propos des femmes politiques. Un petit tour rapide sur Google nous apprendra ainsi que : Christiane Taubira est la pasionaria guyanaise, Geneviève Fioraso la pasionaria de l’innovation, Nathalie Arthaud la pasionaria des travailleurs, Marine Le Pen la pasionaria du FN, Christine Boutin la pasionaria des anti-Pacs, Ségolène Royal la pasionaria de la démocratie participative, ou encore Michèle Sabban la pasionaria pro-DSK.

L’expression n’est pourtant pas neutre. Elle connote l’excès, la démesure un peu ridicule, la dévotion à une cause unique. Elle fait référence à une action politique irréfléchie, moque le ridicule d’une femme passionnée qui, la naïve !, croit à ce qu’elle dit.  Elle fonctionne ainsi comme un mécanisme puissant et implicite de disqualification.

Le traitement médiatique réservé aux femmes politiques est prescripteur, autant que révélateur, d’un cantonnement symbolique des femmes à leur place immémoriale, le foyer. Aujourd’hui comme hier, l’irruption des femmes dans le saint des saints de la sphère publique, la politique, est difficile à accepter pour beaucoup. Comment donc, les femmes, non contentes de dicter la politique à la maison, non contentes d’affirmer que la politique se joue d’abord au quotidien et à domicile (“le privé est politique”, crient-elles), se piquent également de déserter cette sphère qui leur était, naturellement, destinée ?

Etre une femme libérée, tu sais c’est pas si facile

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La Parabole du Leader Price

L’autre jour, au bureau, je zonais sur internet (oui ça m’arrive) (à ma décharge ma boss m’avait demandé de classer tous les documents-ressource du serveur par thématique et ordre chronologique), et je suis tombée sur cet article. On y apprend que c’est super chouette d’être une fille, parce que qu’ “il peut suffire d’une nouvelle paire de chaussures pour que tout s’arrange”. Et puis “on mange les yaourts qu’on aime, vu que c’est nous qui faisons les courses”.

OH REALLY. Que de privilèges. Ma première réaction, outre le partage compulsif sur les réseaux sociaux, a été une crise de gloussements hystériques, qui a dégénéré en fou-rire irrépressible, puis une nausée digne du Titanic un jour de tempête, et enfin une envie compulsive de brûler un magasin Louboutin.

Je suis allée faire mes courses au Leader en continuant à pester dans ma tête contre ces Connasses-qui-foulent-au-pied-les-acquis-d’un-siècle-de-combat-féministe. Comme j’étais plutôt pressée, j’ai fait des grands sourires charmeurs aux trois hommes devant moi à la caisse pour qu’ils me laissent passer devant eux. Ce qui était, vous en conviendrez, la moindre des choses de leur part, étant donné que 1. J’avais un peu moins d’articles qu’eux à passer à la caisse et 2. Je suis plutôt pas mal performante niveau sourires charmeurs. D’ailleurs ça a marché. C’est bon d’être une fille.

Le patriarcool…

Battre des cils pour obtenir d’un homme un avantage matériel, c’est tirer parti de l’avantage principal que confère la féminité : la possibilité d’exercer un certain pouvoir sur les hommes par la séduction.

Oui, c’est indéniable, il y a des avantages, au moins ponctuels, à être une fille, ou plus précisément, à se comporter comme une (« vraie ») fille (« 101 raisons pour lesquelles c’est bien d’être une fille : 1. La tête des hommes quand on met une minijupe, 2. La tête des hommes quand on met un Wonderbra, 3. La tête des hommes quand on met des talons hauts »). C’est le patriarcool : c’est patriarcal, mais c’est cool !

 Les exemples sont légion. Très souvent, on se soumet aux normes de genre avec enthousiasme et beaucoup de bonne volonté, parce qu’on en tire un profit ou un plaisir : celui de séduire des hommes, de façon sincère ou ponctuelle et intéressée. On a donc tout intérêt et même souvent très envie, de se montrer « femme vraiment femme, c’est-à-dire frivole, puérile, irresponsable », comme le disait Simone de Beauvoir.

Par exemple, jouer l’ingénue, la décérébrée, la demoiselle en détresse, réveille facilement, chez le Mâle, des instincts protecteurs. Feindre l’admiration à grand renfort de “oh c’est tellement passionnant ce que tu racontes” (alors qu’en vrai c’est à peine plus intéressant courrier des lecteurs du Courrier Picard) : on sait que ça marche.

101 raisons pour lesquelles c’est bien d’être une fille” :

58. On peut dire "Oh, excusez-moi, monsieur l’agent, vous avez entièrement raison, tout est ma faute, je ne l’avais pas vu" et échapper à la prune.

85. Tout vœu qui commence par "Toi qui est fort, amour…" est exaucé dans 99,9% des cas.

87. Les hommes sont gentils quand ils réparent nos ordinateurs (surtout quand on fait semblant de ne rien y comprendre).)

 Alors franchement, les filles, que celle d’entre vous qui n’a jamais eu recours à ce genre de petite manipulation jette la première pierre.

 … ou la servitude volontaire

 Et pourtant tout ça, ça me gratte un peu mes petites fesses de féministe. Déjà, parce que je refuse d’admettre que les femmes soient réduites à un rôle de séductrices, cantonnées à cette forme de pouvoir indirecte et aliénante. Comme le disait Gloria Steneim: a pedestal is as much a prison as any small, confined space. Je rêve d’un monde où les femmes ne seraient pas considérées comme des objets décoratifs et pourraient être prises au sérieux pour autre chose que leur rouge à lèvre. Sans compter que je nage en pleine empathie avec les grosses, les moches et les vieilles, toutes « les prolottes de la féminité et les exclues du marché de la bonne meuf », toutes celles qui vivent à plein la domination masculine sans être en mesure d’en tirer ces bénéfices secondaires.

 Par la manière dont nous nous comportons – des normes vestimentaires aux pratiques sexuelles – nous reflétons et reproduisons volontairement, au quotidien, des normes de genre qui nous oppressent et nous maintiennent dans une position de dominées.

Comme si souvent, je n’ai pas trouvé de mots plus justes que ceux de Virginie Despentes :

« La féminité, c’est de la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour (…). Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire. Ne pas parler trop fort. Ne pas s’exprimer sur un ton catégorique ou autoritaire. (…). Plaire aux hommes est un art compliqué qui demande qu’on gomme tout ce qui relève du domaine de la puissance ».

Et pourtant, on le fait toutes, parce que le coût de la déviance est élevé. On n’aimerait pas être exclues du Grand Marché Sexuel de la Séduction, où la compétition est rude et sans pitié.

Alors, non seulement on se soumet aux normes de genre, mais on les utilise soi-même pour disqualifier les concurrentes, comme une brave petite Milicienne du Patriarcat. Mais si, vous savez bien, les filles : c’est quand vous dites d’une autre fille : « C’est vraiment une pétasse, elle se tape n’importe qui ». Phrase qui sert bien sûr à discréditer une concurrente et permet de dire aux hommes « regardez comme moi je suis une fille bien, de celles qu’on épouse » (comme l’analyse Titiou Lecoq dans son roman Les Morues). Et on feint de ne pas comprendre que tout ceci entre très légèrement en contradiction avec notre éthos féministe de petite poulette émancipée qui couche avec qui elle veut, quand elle veut, sans demander l’avis de personne. Qu’importe, à la guerre comme à la guerre !

Féminisme et schizophrénie

Est-ce que c’est grave, condamnable, de faire ainsi le grand écart entre ses actes et ses principes ? C’est pas un peu de la schizophrénie ?

Nous avons toutes, probablement, la responsabilité individuelle d’un minimum de cohérence. On ne peut pas se dédouaner allègrement du fait qu’en se prêtant au jeu, on cautionne, reproduit, perpétue, un système de stéréotypes figé, aliénant. C’est aussi chez les femmes qu’il faut traquer les réflexes sexistes larvés, en commençant par la première qu’on a en général sous la main : soi-même. Même si,  je ne vous le cache pas, c’est un peu douloureux pour une féministe de se reconnaître un comportement de femme soumise.

Autrement dit, je suis sans doute bien mignonne de donner des leçons de féminisme à la terre entière (coucou mes collègues, mes lecteurs, mes followers, mon papa, mes cousins, mes copains, mon petit frère, mon boss et le marchand de journaux de la rue des Pyrénées), mais il est sans doute temps de penser aussi à l’autocritique.

Mais la réalité, c’est que le coût de la déviance est trop élevé pour qu’aucun individu ne puisse porter tout le poids du changement social sur ses (frêles) épaules.

Les féministes ne seront jamais de bonnes compétitrices en lice pour le Prix Nobel de la Cohérence : nous sommes toutes des schizophrènes, car nous sommes toutes des dominées. Nous ne serons saines d’esprit, cohérentes, en paix avec nous-mêmes, que lorsque nous aurons aboli le patriarcat.

Et comme ça risque de prendre un peu de temps (admettons-le, c’est un risque), en attendant on navigue à vue, on se trimballe nos doutes et nos contradictions, on s’arrache les cheveux tous les matins devant la penderie. Oui je suis féministe, et je porte des minijupes, c’est sans doute une forme d’auto-réification sexuelle, et d’internalisation du regard masculin objectivant, et tout ce que vous voulez. Oui, je me nique le dos en portant des talons de hauteurs improbables, et je consacre du temps et de l’énergie à me vernir les ongles, ce qui est très objectivement absurde, c’est sûr.

On galère un peu, on fait appel à tout son humour et son autodérision pour assumer ce grand bordel existentiel, on convoque tous les auteurs postmodernes à notre rescousse pour se justifier. Et, dès qu’on peut, on recherche, à tâtons, des marges de manœuvre. Jurer comme un charretier et parler de cul librement, ça passe mieux quand on porte du vernis à ongles rouge-pétasse (si, je vous jure).

Et c’est bien pour cela qu’il me semble que le féminisme ne peut pas être simplement une question de choix personnel et d’émancipation individuelle. Il n’y a qu’une seule façon pour une féministe d’échapper à l’hôpital psychiatrique : le combat collectif.

Edit : j’ai des lecteurs et des lectrices en or, qui m’ont fait l’importante remarque suivante : cet article est hétéronormé ; les dynamiques sont fondamentalement différentes pour les lesbiennes, qui sont généralement moins promptes à rentrer dans des rapports de séduction avec les hommes.

Mais au fait, c’est quoi le «féminisme» ?

Le terme désignant tout autant les suffragettes que le manifeste des 343 salopes ou les Pussy Riot, une sérieuse explication de texte s’impose pour comprendre ce que revêt désormais ce mouvement qui reprend depuis quelques années de l’élan. Force est de constater qu’un vent de renouveau souffle sur les revendications des Femmes : l’image de la féministe n’est plus un cliché ringard envisageant une énervée voire une lesbienne cramant volontiers son sous-tif pour régler sa frustration ou ses comptes avec les hommes. La réalité de nos jours correspond plutôt à l’idée de déboulonner les idées misogynes des machos (vieux ou jeunes) et souvent en ayant recours à l’humour pour y parvenir.

Cette effervescence se retrouve dans le milieu associatif, ainsi depuis quatre ans, nous voyons de nouvelles références apparaître, pour ne citer que les plus connues commençons par le groupe d’action La Barbe lancé en 2008,  Osez le féminisme (OLF) en 2009 devenu depuis un véritable réseau dans toute la France et le Laboratoire de l’égalité qui depuis 2010 milite pour la représentativité des Femmes au sein des entreprises.

Les media ne sont pas en reste, en 2009 sont apparues Les Nouvelles News, le premier webmagazine généraliste au contenu « mixte ». Mais qu’est ce qu’un contenu mixte me direz-vous ? Et bien c’est un journal qui veille à ce que les personnes évoquées dans le contenu de l’actualité ne soient pas qu’à seulement 20% des femmes comme cela est le cas dans le reste de la presse. L’objectif de citer une femme plus qu’une fois sur cinq c’est loin de la parité mais c’est déjà militant.

On ne doit pas oublier Causette qui depuis deux ans annonce dès la couverture s’adresser à des lectrices « plus féminines du cerveau que du capiton ». Couvrant des sujets de fond en s’affranchissant de la publicité pour produits de beauté, la rédaction s’émancipe du ton habituel des magazines dits « féminins ». Grégory Lassus, son fondateur, se souvient des réactions au tout premier numéro dans un article de Télérama :

« La coïncidence entre journalisme de qualité et magazine féminin semblait si improbable qu’on nous a tout de suite collé l’étiquette "féministes". Comme si parler de places en crèche plutôt que de crèmes de jour relevait d’un acte militant… ».

Quand on s’adresse aux femmes en ne les prenant pas que pour des consommatrices décérébrées, à des ménagères de moins de 50ans ou à des porte-manteaux ambulants et bien cela fonctionne : les ventes avoisinent les 30 000 exemplaires, et le lectorat transgénérationnel (« de 15 à 89 ans chez les abonnés ») est réparti sur toute la France.

Mais alors, s’intéresser aux véritables problématiques rencontrées par les femmes ou simplement parler des femmes, c’est de fait être féministe ? Et ben oui.

Un consensus fait démarrer le « retour » du féminisme à l’affaire DSK qui a fait déferler une ribambelle de clichés sexistes dont le summum a été l’expression de Jean-François Kahn qualifiant l’affaire de « troussage de domestique ». Je suis tentée de penser que cette prise de conscience et ce militantisme est davantage une affaire générationnelle à en juger par l’âge de ces nouvelles activistes qui correspond systématiquement à la génération Y, ne serait-ce que sur ce blog. En effet, si ma maman a connu une époque où l’autorisation de son époux était nécessaire pour qu’elle puisse obtenir un chéquier, ma génération à moi envisage l’égalité comme un postulat de départ et renverse les mœurs par leurs nouvelles attentes. Nous ne sommes pas des amazones, nous sommes des citoyennes.

Je ne peux là dessus qu’avancer ma propre expérience mais il est vrai par exemple que l’homme avec lequel je partage ma vie la partage véritablement. Il fait les courses, sait faire cuire un œuf ou changer une ampoule et ce qu’il ne savait pas faire (parce que sa maman ne lui avait jamais montré), il a eu l’intelligence de l’apprendre. Pour cela, pas besoin de lavage de cerveau ou de sermons à la maison, contribuer à égalité au quotidien est une évidence qui relève de la logique spontanée de son côté. On se rapproche là du modèle Suédois (on cite souvent la société suédoise comme exemple mais il est vrai qu’elle est en avance sur bien des choses) où l’expression de la virilité passe par la capacité d’un homme à remplir son rôle de père et à assumer ses responsabilités au sein du foyer ; ainsi il est courant de croiser un homme en costard-cravate avec des courses dans une main et une poussette dans l’autre. En France, nous en sommes encore loin.

Mais si être féministe c’est seulement vouloir l’égalité alors on est tous féministe?

Et bien non et l’inégalité  prospère. D’abord parce que les clichés ont la dent dure et que même si les lois ont été votées, le sexisme demeure. En pratique, le « féminisme » conserve une image dégradée voire dégradante alors que nous assumons toutes notre filiation (fille-iation ?) avec les générations précédentes grâce auxquelles nous avons des salaires égaux (au moins légalement), la pilule, les plannings familiaux (quand on y a accès), et les lois sur la parité, nous avons su nous adapter aux nouveaux media comme twitter, facebook ou youtube et nous avons rénové le militantisme. Nous sommes toutes d’accord sur l’idée qu’être discriminée parce que l’on est une femme n’est pas juste pourtant nous pouvons encore être frileuses vis à vis de ce qualificatif.

« Non, je suis pas féministe mais… »

Même dans les rangs des activistes, nous ne revendiquons pas toutes l’appellation. Je pense par exemple aux deux chanteuses du groupe Brigitte qui récusent le terme. Elles assument leur féminité, leur talent, leur vie de femme et de maman épanouie, leurs textes et leur posture sont clairement engagés pourtant elles expliquent ne pas être féministes. Mais pourquoi donc ?

Cela n’engage que moi mais j’ai tendance à penser que cela tient à la définition même du féminisme qui mérite elle aussi un sérieux dépoussiérage. Pour wikipedia, le féminisme « est un ensemble d’idées politiquesphilosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. Il s’incarne dans des organisations dont les objectifs sont d’abolir les inégalités sociales, politiques, juridiques, économiques et culturelles dont les femmes sont victimes. ». VICTIMES, le mot est lâché.

Victimes des phallocrates, victimes des temps partiels et des salaires plus bas, victimes des violences et du harcèlement, victimes de nos maris flemmards, de nos pères rétrogrades, victimes de la publicité avec des filles qui n’existent que sur photoshop… VICTIMES !

Cette condition est pour le moins réductrice si ce n’est dérangeante et il est cohérent qu’elle soit reçue comme une posture pour les détracteurs qui ne réalisent pas que le féminisme n’est pas un ostracisme d’une catégorie pour ses propres intérêts mais la réponse mesurée à un problème de fond récurrent qui visent systématiquement les mêmes.

Les femmes libres sachant dire « non » ou « merde » ou  “va te faire enculer connard” ne sont pas raccords avec cette position de victime. A mon sens, le féminisme tient davantage à l’ambition que nous avons pour nous-mêmes  au sein de la société et n’est pas une affaire de genre : un homme peut tout autant être féministe qu’une femme comme une femme peut tout autant être macho qu’un homme. A chaque génération sa progression mais le féminisme  en somme est en tout temps l’idée de devoir ne pas être jugé en fonction de son sexe, quel qu’il soit.

La définition en creux de wikipedia ne révèle pas que les féministes luttent contre tous les stéréotypes autant pour les femmes que pour les hommes, comme si les revendications ne tenaient qu’à se limiter à la défense d’un pré carré exclusivement féminin plutôt qu’au bénéfice de la société toute entière. Or c’est bien la remise en cause d’un modèle global pas de l’attitude des seuls Hommes ou de la condition des seules Femmes qui est évoquée, alors pourquoi cette définition si partielle ?

Justement parce qu’aujourd’hui, parler des femmes, c’est déjà revendicatif.

L’intersectionnalité en pratique : les cacahuètes de la domination

Le 30 août les médias relayaient le scandale intervenu à la convention des Conservateurs aux Etats-Unis : deux participants blancs lancent des cacahuètes sur une journaliste noire en précisant que « c’est ainsi qu’on nourrit les animaux ». Si tout le monde a d’un commun accord, et à juste titre, dénoncé cet acte raciste, il me semble qu’il manque une dimension importante voire essentielle à l’analyse : la dimension du genre.

Il ne me paraît en effet pas anodin que ce soit non seulement deux blancs contre un noir, mais deux hommes contre une femme. C’est un cas exemplaire de ce qu’on appelle dans la littérature académique féministe « l’intersectionnalité ». Ce terme définit l’imbrication des différentes sphères d’oppression auxquelles sont confrontées et dans lesquelles évoluent les individus, et plus spécifiquement, les femmes. Genre, race et classe constituent ce que Patricia Hill Collins caractérise comme « une matrix de domination ».

« Fundamentally, race, class and gender are intersecting categories of experience that affect all aspects of human life ; thus, they simultaneously structure the experiences of all people in this society. At any moment, race, class and gender may feel more salient or meaningful in a given person’s life, but they are overlapping and cumulative in their effects. »

 

C’est une configuration plutôt classique « genre et race » qui se reproduit ici ; deux hommes blancs, probablement de classe aisée, sont en situation de domination face à la journaliste noire, tirant leur pouvoir de leur couleur et de leur sexe à la fois. La dimension de l’âge se superpose aussi certainement, renforçant la possibilité de décrédibiliser la jeune femme. Elle même ne décrit cette scène que comme raciste, insistant sur les difficultés auxquelles elle est confrontée au quotidien du fait de sa « race », bien qu’elle précise dans une interview au Witches’ Brew que les individus en question étaient des hommes. Il me paraît ainsi impossible d’ignorer qu’un rapport de domination masculine s’ajoute à leur racisme.

Peut-être que les deux conservateurs auraient de toute façon jeté des cacahuètes sur un journaliste noir de sexe masculin, mais le fait est qu’ici il s’agit d’une jeune femme. Elle sort doublement de la place qu’il lui a été attribuée par les structures sociales : c’est une femme active, dans le domaine public et politique qui plus est, et une noire qui exerce une profession qualifiée. Ces deux éléments renvoient chacun à une sphère d’oppression spécifique mais se retrouvent ici connectés, et ainsi, décuplés. Il ne s’agit pas simplement de racisme, car la personne visée est aussi une femme, et pas non plus uniquement de sexisme, car elle est noire. Ce sont bien ces deux aspects cumulés qui créent l’écart de pouvoir et qui permettent aux deux hommes blancs d’exercer pleinement leur domination. La scène inverse est simplement inimaginable : deux femmes politiques noires jetant des cacahuètes sur un homme journaliste blanc. Cela relève presque de la science fiction !

Notons aussi au passage la lâcheté des personnages qui sont en supériorité numérique et cachés parmi la foule des participants. La journaliste raconte qu’ils lui jetaient les cacahuètes depuis les gradins où ils étaient assis, d’en haut, pensant peut-être passer inaperçus… (pas très virils tout ça !).

Bien que sur un tout autre registre, ça m’a fait penser à la mémorable gifle qu’une députée communiste Grecque a reçu d’un membre du parti néo-nazi en pleine émission télé il y a quelques semaines. Quel rapport ? Il n’y a là aucun acte raciste puisque les deux sont blancs, et l’idéologie fasciste joue un rôle prépondérant dans la violence exercée par cet individu contre la députée de gauche. Mais là encore, il n’est pas anodin qu’il décide de frapper une femme plutôt qu’un homme… comme pour lui rappeler que sa place n’est pas à faire de la politique mais à être dominée et soumise au phallus.

Que l’entrée des femmes dans l’espace public soit une longue et douloureuse épreuve, encore inachevée, on le savait déjà. Mais chaque incident qui manifeste les résistances profondes à ce processus est important à relever et à analyser. De même, la théorie de l’intersectionnalité est un outil utile, voire indispensable, pour comprendre l’imbrication des sphères de pouvoir, et donc la puissance de la résistance à l’émancipation des femmes. Si ce n’est parce qu’elle est femme, alors c’est parce qu’elle noire, ou parce qu’elle est pauvre, ou parce qu’elle est jeune, etc. L’addition des dominations dans notre expérience quotidienne multiplie les barrières sur le chemin de l’égalité, et doit ainsi augmenter en conséquence notre capacité à lutter.

Hey damoiseau, tu sais que t’es vraiment trop charmant !

Les stéréotypes et la genrisation dans notre société sont bien trop tenaces pour que le féminisme s’épuise de sitôt. L’égalité – revendiquée tout autant pour les hommes que pour les femmes – est un idéal vers lequel on ne peut que se réjouir de tendre. Tant qu’une femme n’aura pas les mêmes droits et devoirs concrets qu’un homme, le combat continuera. Nous en sommes bien évidemment suffisamment loin pour que chaque progression tangible nous apporte une micro-satisfaction.

Je me souviens de ma consternation devant Zemmour accusant Morano de vouloir s’introduire dans la «chambre à coucher» des foyers français face à la proposition d’une extension aux hommes de la possibilité de prendre un congé paternité à la naissance de leur enfant comparable à celui dont leurs compagnes ont déjà le « droit » de disposer. Si ces possibilités pour accéder à une forme d’égalité sont accueillies avec dédain par celui là même qui explique ravi ne jamais avoir donné un biberon de nuit ou changer la couche de l’un de ses enfants, on ne peut que constater que le quotidien accuse avec la même rigidité les réactions rétrogrades admises par concession.

Ainsi, j’ai manqué de m’étouffer quand dimanche lors d’un barbecue avec les collègues de mon amoureux, l’une de celle qui me semblait la plus engagée politiquement et citoyennement autour de la table en plastique du jardin, m’a expliquée sans complexe qu’après trois ans dans leur appartement, son époux lui avait demandée pour la première fois la semaine précédente où étaient rangées les poêles dans la cuisine. L’humour utilisé à la rescousse du principal intéressé pour déguiser son sexisme en fainéantise l’a fait renchérir : « hohoho et  si la femme de ménage est absente, je vais me racheter des chemises parce que j’aime pas repasser ». Prôner comme une victoire, elle soulignait qu’elle ne se chargeait pas du repassage ce qui n’explique néanmoins pas comment cet ostrogot n’a jamais géolocaliser les instruments les plus basiques pour s’alimenter : d’une, il ne range visiblement jamais la vaisselle ; de deux, il ne touche tout simplement jamais aux outils permettant de le nourrir chaque jour prouvant vraisemblablement que madame a l’exclu en cuisine. L’argent comme substitut efficace et flatteur : des livraisons de sushis lui donnent le leurre de tout autant contribuer quand madame émet une fatigue passagère ou exprime le manque d’envie de se mettre aux fourneaux. Sans doute que payer une nounou lui donnera le même sentiment de se préoccuper de ses enfants pour alléger la tâche de celle qui partage sa vie : la réussite sociale peut ainsi être un palliatif satisfaisant pour ceux à qui elle épargne un investissement réel dans les tâches du foyer. Sans résistance de la part de celle qui s’y consacre habituellement, cela devient un compromis acceptable.  Il n’y a pas là d’accusation de faillite mais plus une mise en évidence que l’égalité est difficile à tenir dans un couple aussi parce que la société n’y aide pas en entretenant les conditions de ces accommodements : madame gagne moins d’argent et sera ravie d’une livraison de sushis qu’elle ne peut pas s’autoriser le temps d’une pause en cuisine, elle subit davantage les temps partiels d’où sa présence plus tôt à la maison et sa plus grande disponibilité pour se charger du ménage au sens large.

Bref, j’avoue ma lâcheté, je ne me suis pas compromise et face à la montagne d’arguments qu’il allait me falloir fournir, j’ai abdiqué d’avance. Je me suis tout juste risquée à l’auto-promotion de mon mâle dont j’ai vanté les mérites et les compétences en terme de ménage, de cuisine, de bricolage (sur ce dernier point, j’avoue avoir un peu extrapolé)… Soulignant que s’il y avait bien évidemment des affinités à préférer certaines tâches plutôt que d’autres, l’important demeure notre égal savoir-faire en chacune de ces matières et notre partage équilibré du tout. Et j’ai repris du rosé.

La corruption par les sushis

Pragmatiquement, une livraison de sushis ne remplace pas de faire la cuisine et la vaisselle mais sans résistance, comment faire progresser les mœurs ? Pourquoi ont elles abdiqué devant la montagne, peut-être pour reprendre elles aussi du rosé ? Quand ont-elles accepté la disproportion de la répartition pour se contenter ponctuellement contre la prise en charge du « reste »? Les stéréotypes ont-ils tant la peau dure pour imposer cette servitude volontaire à travers l’image des ménagères véhiculées par la publicité ?

Celle qui gérait le barbecue me l’a clairement expliquée : "Je préfère encore m’en occuper plutôt que ce soit mal fait ". On ne peut effectivement pas être victime si l’on ne tente pas le partage et l’acceptation d’une autre manière de faire ; en d’autres termes, en faisant grève de la cuisine, financièrement ou par lassitude des sushis, je ne doute pas que l’homme de la maison saura trouver les poêles tout seul ; une première étape avant qu’il ne s’en serve autant que madame.

Le progrès est en marche, n’en déplaise aux réacs.

Après ce traumatisme devant le constat du progrès béant qu’il demeure à grappiller avant d’arriver à un idéal d’égalité homme/femme, je me suis intéressée aux initiatives qui visent à passer à la vitesse supérieure pour l’atteindre plus rapidement. Je me réjouis donc après ces brèves de comptoirs malheureusement très communes, d’embrayer sur un modèle encourageant comme celui de l’estampille « ville pour l’égalité » qui encadre au niveau de la ville cette marche globale vers le progrès. Il explicite 29 articles détaillés auxquels doivent répondre les municipalités désireuses d’adopter l’architecture égalitaire élaborée par le Conseil des communes et régions d’Europe (le fameux CCRE qui correspond à une association d’autorités locales regroupant des villes et des régions d’une trentaine de pays). Cette charte implique de façon très concrète les villes qui ne se cantonnent pas à la date du 8 mars pour revendiquer leur engagement pour l’égalité. À Rennes, macaronée par le CCRE, la question est largement portée par l’implication de Jocelyne Bougeard, l’adjointe au Maire, déléguée au droit deS femmes et aux temps de la ville, qui s’active depuis dix ans.

Non, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas écrit, il n’y a pas besoin d’être une femme pour être féministe, soulignons seulement que Jocelyne est particulièrement sensibilisée aux problématiques et qu’elle fait un travail formidable. La ville s’est concrètement féminisée depuis les agents de la voirie, aux noms que portent les rues et aux représentations non stéréotypées de la femme dans les campagnes d’affichage de la ville (cela devrait sembler élémentaire, oui, je suis d’accord avec vous). La municipalité compte également un bureau des temps où la question du genre importe moins que l’organisation et l’efficacité. Cette conscience ne date pas d’hier puisqu’Edmond Hervé dès 1977, quand il a été fraîchement élu à la municipalité, s’était insurgé contre le fait que pour que les fonctionnaires travaillent dans des locaux propres, les équipes de ménages – principalement constituées de femmes – devaient travailler de nuit ou très tôt le matin. Il a fallu attendre jusqu’en 2002 pour que soit créé ce bureau des temps mais les femmes en charge de l’entretien ont dès lors bénéficié d’aménagements pour que puissent se conjuguer leurs différents temps sociaux entre vie privée et professionnelle. Les femmes courent entre leur tâche domestique et leur emploi, le temps est donc bien un levier essentiel pour lutter contre les inégalités.

La ville adapte également les aménagements urbains à travers « les marches exploratoires » destinées à identifier les zones insécurisantes dans la ville ; une démarche pas bête du tout comparable à celle de Montréal qui a opté pour un éclairage généralisé dans tous les coins isolés pour que les femmes ne redoutent plus les mauvaises rencontres et ne craignent pas de se déplacer seule la nuit. La question de l’égalité ne se limite bien évidemment pas à quelques ampoules et chaque interrogation doit pouvoir répondre à ce que le CCRE appelle « l’analyse sexuée » pour éviter le cantonnement trop rapide pour chaque genre à des domaines supposés, (pas si) caricaturalement : aux femmes les poussettes et les soins, aux hommes les comptes, chantiers et transports. La mixité s’installe, depuis 2008, la municipalité a obtenu le label de l’AFNOR pour «l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes » décerné pour les efforts concrets engagés. À ce jour, cette ville est la seule à s’en prévaloir.

Etre féministe avec une bite

La twittosphère s’est emballée hier autour d’un article publié sur le blog Genre !et du concept très controversé qu’il introduisait : le mansplaining, ou « mecsplication ».

Le mansplaining (définition originelle ici) désigne, en gros, l’attitude paternaliste et condescendante par laquelle un mec t’explique qu’il « sait », mieux que toi quelque chose que pourtant de toute évidence tu maîtrises un milliard de fois mieux que lui.

Ce concept s’applique avec un bonheur tout particulier à ces mecs qui t’expliquent sans ciller qu’ils savent mieux que toi ce qui est sexiste et ce qui ne l’est pas. Et ne peuvent pas s’empêcher de te donner au passage une petite leçon de féminisme : ce fameux « Tu as raison d’être féministe / moi aussi je suis pour l’égalité hommes femmes, MAIS je pense que le féminisme aujourd’hui fait fausse route / que le VRAI combat féministe c’est… ». Une réplique qui mériterait sans doute une case dans le bingo antiféministe.

D’autant qu’elle est généralement suivie  d’une exhortation à recentrer le combat féministe sur sa dimension la plus étroitement juridique, outrageusement consensuelle et terriblement artificielle : celle d’un simple mouvement pour l’égalité des droits, qui laisserait gentiment tranquille les structures symboliques de la domination. Parce que vous comprenez, questionner les représentations et les attitudes sexistes c’est être anti mecs. Forcément.

Féminisme « victimaire » (et ta mère ?)

Ces nobles et généreux protecteurs du féminisme font preuve d’une foi inébranlable en leur légitimité à mener ce combat féministe avec nous (quand ce n’est pas POUR nous). Ils tendent à considérer avec entrain, et avec un certain angélisme, que les hommes d’aujourd’hui ont été biberonnés à l’égalité des sexes. Pour eux, cela va donc de soi de traiter les femmes comme leurs égales. Les sexistes, ce sont les autres – ces êtres étranges qui s’opposent pour des raisons obscures à l’égalité salariale et discriminent par pure méchanceté.

Du coup, ils considèrent toute méfiance des féministes à leur égard comme grotesquement déplacée et « victimaire » (victimaire, nf : travers dangereux du féminisme-contemporain-qui-fait-fausse-route).

Les féministes devraient cesser de « suspecter chaque homme d’être un macho en puissance » et de les tenir à distance de leur combat. Ou comme le formule Pascal :

J’ai souvent l’impression d’entendre « nous femmes, oppressées, nous nous battons pour l’égalité et c’est bien normal, mais vous, hommes, de quoi vous mêlez-vous ? Restez dans votre rôle, soyez machistes comme vous l’avez toujours été, jouez votre partition et laissez-nous jouer la nôtre. »

Petits rappels de base sur la domination masculine

Cette accusation faite aux féministes est répandue, et bien compréhensible. Mais elle feint souvent d’oublier ce qui constitue la substance du sexisme aujourd’hui : un ensemble de stéréotypes qui structure inconsciemment notre représentation du monde et nos comportements ; une façon de diviser le monde en deux univers sexués auxquels nous attribuons des caractéristiques et des rôles différents. Hommes, femmes, féministes ou machistes assumés : à des degrés divers, personne n’y échappe. Être féministe, c’est lutter contre l’ordre sexué des choses, donc  questionner inévitablement les comportements de chacun. BREAKING NEWS, les amis: exprimer bruyamment une adhésion de principe à l’idée d’égalité des droits ne suffit pas à faire de vous un individu parfaitement « non sexiste ». Ni à vous mettre à l’abri de cette douloureuse mais nécessaire remise en cause de vos préjugés et attitudes du quotidien.


Désolée.

Bref, il me semble qu’on ne peut pas simplement disqualifier la méfiance des mouvements féministes à l’égard de leurs soutiens masculins comme étant « victimaire ». Elle soulève de vraies questions complexes.

Une méfiance légitime

A partir du moment où on adhère à l’idée qu’il y a un système social – le patriarcat – où les hommes sont les dominants et les femmes les dominées, que le féminisme vise à conquérir du pouvoir économique et politique pour les femmes, il est évident que les hommes, en tant que groupe, ont beaucoup à perdre, et que les féministes ne peuvent qu’être méfiantes et dubitatives quant à la sincérité de leur engagement à leurs côtés.

Les féministes des années 70, fortement imprégnées de philosophie marxiste, ont eu du mal à prendre au sérieux l’idée que des hommes souhaitent lutter à leurs côtés, en allant à l’encontre de leurs intérêts propres, au nom de conceptions désintéressées de la justice et de l’égalité. On trouve un bon exemple de cette pensée dans le texte rageux de Christine Delphy, « Nos amis et nous », Elle y rappelle que le féminisme doit être appréhendé avant tout comme un « conflit entre des groupes concrets opposés par des intérêts concrets », refusant « de considérer que l’opposition n’est pas entre hommes et femmes mais entre le féminisme et l’antiféminisme (…), comme si tout se passait au niveau des valeurs, des déclarations d’intention, comme si le fait de bénéficier ou de subir l’oppression ne faisait aucune différence ».

J’ai personnellement tendance à penser qu’il est extrêmement difficile pour un groupe de réduire collectivement et volontairement la domination qu’il exerce. Le pouvoir ne s’octroie pas, il se conquiert. Ou comme l’exprime ce si beau slogan soixantuitard :

NE ME LIBÈRE PAS, JE M’EN CHARGE !

Le féminisme des années 70 en vient, sur cette base, à questionner radicalement les vertus de la mixité en milieu féministe, adoptant les premières mesures de non mixité au sein des organisations (au MLF notamment). Dans une thèse passionnante consacrée à ce sujet, Alban Jacquemard raconte une anecdote savoureuse : lors des premières réunions du MLF, « la participation des hommes se traduit matériellement  par la crèche qu’ils tiennent et qui permet aux femmes ayant des enfants de les faire garder tout en participant à l’assemblée ».

La participation des hommes se résume à un soutien à distance, à une attitude de rédemption, comme le formule Arria Ly : « Les hommes féministes sont nos frères d’armes et dans la grande arène nous combattons ensemble la main dans la main, eux par réparation et nous par dignité »’.

Le féminisme est alors pensé comme la politisation d’une expérience particulière, celle d’être femme, dans un monde social caractérisé par les rapports de domination des hommes sur les femmes. Le MLF va donc jusqu’à refuser l’utilisation du mot « féministe » à propos des hommes – au profit des termes « compagnons de route » ou, plus récemment, « pro-féministe ».

Cette méfiance du mouvement féministe à l’égard de ses soutiens masculins est donc parfaitement légitime et nécessaire. Faire une place aux hommes dans nos rangs ne va pas de soi, mais me semble pourtant indispensable, pour au moins deux raisons.

Le féminisme a besoin des hommes 

La légitimité des hommes à participer au mouvement féministe est une question ancienne. Rappelons qu’au XIXe siècle, le combat féministe était mené essentiellement par des hommes ; puisque l’accès des femmes à l’espace public était conditionné par l’existence de relais masculins. Ca arrache le cul à certaines de l’admettre mais la vraie « mère du féminisme français » était un homme – Léon Richer. Ce qui posait peu de problèmes, précisément parce qu’il s’agissait d’un féminisme dit « de la première vague » essentiellement axé sur l’égalité des droits, notamment le droit de vote des femmes.

Dans une moindre mesure, et dans un contexte différent, le féminisme a aujourd’hui besoin des hommes pour les mêmes raisons stratégiques. Même Christine Delphy le reconnaît :

« La mixité est nécessaire au rayonnement de l’action féministe, à sa présence dans un grand nombre de lieux tant militants qu’institutionnels (…). Ces relais mixtes sont à la fois le signe de la capacité de l’action féministe à gagner une large audience, et la condition de sa réussite à exercer une influence ».

Les hommes ont besoin du féminisme

Ceci étant posé, on peut se demander pourquoi diable les hommes dépenseraient du temps et de l’énergie à soutenir la cause féministe, plutôt qu’à aller bouffer des andouillettes ou lire Acrimed (une page de pub s’est cachée dans cet article, saurez-vous la retrouver ?).

« Parce que c’est une bonne technique de drague » n’est pas une réponse appropriée à cette question (bien qu’en ce qui me concerne ça marche à mort je dois bien l’admettre).

« Parce qu’ils veulent acheter leur rédemption pour deux millénaires de domination masculine, dans un geste sublimement désintéressé faisant fi de leurs intérêts objectifs » n’est pas satisfaisant non plus, on vient de le voir.

La vraie raison, c’est qu’ils y ont intérêt, dès lors qu’on considère le féminisme avant tout comme l’ambition d’un dépassement des normes et des contraintes de genre.

Le féminisme déconstruit la traditionnelle invisibilité du genre masculin : l’homme n’est plus l’Homme. On cesse progressivement de traiter les hommes comme si leur expérience personnelle du genre était sans importance, on tend à considérer que l’assignation à la virilité constitue un poids et une contrainte tout aussi ( ?) aliénante et mutilatrice que l’enfermement dans la féminité. Pour reprendre les termes de Virginie Despentes :

“Qu’est-ce qu’être un homme, un vrai ? Réprimer ses émotions, taire sa sensibilité, avoir honte de sa délicatesse, de sa vulnérabilité. Etre angoissé par la taille de sa bite. Savoir faire jouir les femmes sans qu’elles sachent ou veuillent indiquer la marche à suivre. Ne pas montrer sa faiblesse. S’habiller dans des couleurs ternes. Devoir faire le premier pas, toujours. Devoir être courageux, même si on n’en a aucune envie. Avoir un accès restreint à la paternité”.

Dans cette perspective le féminisme vise aussi l’émancipation des hommes, la consécration de leur droit inaliénable à adorer torcher le cul des gosses et cuisiner des tartes aux pommes. La participation des hommes à la lutte est alors une évidence.

« Le féminisme permet une conquête des femmes sur elles-mêmes, sur l’incertitude initiale de leur propre identité. Enfermée dans son rôle féminin, la femme ne mesure pas à quel point son oppresseur est lui-même prisonnier de son rôle viril. En se libérant, elle aide à la libération de l’homme. En participant à égalité à l’Histoire, elle la fait autre. » écrit ainsi Gisèle Halimi dans La cause des femmes.

 

Je suis une femme, pourquoi pas vous ?

Les hommes sont pleinement légitimes dans le combat féministe, mais il est inévitable, et d’ailleurs fort souhaitable, que les formes et les modalités de leur participation fassent l’objet de tensions et de mises en question permanentes. Il s’agit de ne pas oublier la grande leçon du féminisme : le savoir est situé. Militants et militantes féministes ne doivent jamais négliger de se demander « d’où ils/elles parlent ».

En conséquence, il me semble que les mouvements féministes doivent être particulièrement vigilants à deux choses :

Ne pas reproduire en contexte militant les rapports sociaux de domination masculine

Les mouvements féministes doivent être attentifs à ne pas laisser les hommes « confisquer la lutte » c’est-à-dire à ne pas reproduire en leur sein la division sexuée des tâches militantes, la confiscation de la parole et du pouvoir par les hommes. Ça semble aller de soi, mais dans les faits cela requiert une vigilance et un questionnement de tous les instants. Une littérature sociologique abondante (par exemple Le sexe du militantisme) a montré comment les stéréotypes de genre tendaient à se reproduire dans les mouvements sociaux, un phénomène qui n’épargne pas le mouvement féministe – rappelons ici que MLF avait un mal fou à obtenir que les hommes restent en queue de cortège lors des manifestations pour le droit à l’avortement, et que les groupes MLAC, groupes mixtes de défense de l’avortement, étaient dirigés et contrôlés par les médecins – … des hommes.

Préserver des espaces de non mixité et privilégier une parole incarnée

L’essence même du mouvement féministe repose sur une politisation du privé, de l’intime. Cela ne peut se faire qu’à l’abri de la barrière de genre, tout simplement parce que les hommes n’ont pas la même expérience sensible, concrète, du sexisme. Comme le dit Christine Delphy (encore et toujours) : « Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir ».

Pour permettre ce travail de désindividualisation du vécu de chacun.e, les structures féministes doivent préserver dans leur organisation, des espaces de non mixité. Il me semble également que dans l’espace public, le mouvement féministe devrait privilégier la première personne du singulier, les discours incarnés, la parole sensible et vécue.  Être féministe c’est apprendre à dire "je" : si elle n’est pas alimentée par la conscience vécue, quasi charnelle, de la réalité de la domination, la lutte politique n’est plus qu’un combat philanthropique.

Un grand merci à mon Comité de Relecture pour ses suggestions, critiques et mecsplications ;) Je demeure dans l’attente avide de l’avis des premiers concernés (coucou les hommes féministes de mon entourage, par exemple ici ou encore , ceci est officiellement un appel du pied !).

Libérer nos sexualités… à toutes !

photo : "Rue des Lombards" - Jane Evelyn Atwood

On dirait bien que c’est un pavé que la Ministre des Droits des Femmes (oui, « la Ministre des Droits des Femmes ». Pas « Najat ». Merci.) a lancé dans la mare la semaine dernière en se déclarant favorable à la pénalisation des clients de prostituées, déclenchant illico une véritable guerre de tranchées chez les féministes (et chez les autres aussi). Alors pour foutre un peu plus la merde, voici notre avis à nous.
Un article à quatre mains par Eve et Louisa. 

 Il existe de bons arguments pour dire que le système prostituteur est une forme inacceptable de domination masculine et d’exploitation des femmes. Mais pas ceux qu’on entend. Pas ceux de mauvaise foi qui mélangent tous les problèmes de la terre ; pas ceux qui se bornent à prodiguer à tout va des leçons de morale à peu de frais, et nous renvoient à la figure une vision rétrograde, figée et (hétéro)normative de la sexualité.

 Nous ne sommes ni des expert-e-s, ni des putes, ni des client-e-s, simplement deux féministes à qui ces arguments et ces raccourcis écorchent les oreilles. Le débat est complexe et il est dommage de le voir s’enliser ainsi dans des poncifs qui ne permettent pas de réfléchir au fond du problème ni d’envisager les meilleures solutions pour les prostituées.

 D’abord il y a cette série d’arguments qui ne semble s’appliquer qu’à la prostitution alors qu’ils devraient comprendre toute forme d’activité rémunérée.

1) « La prostitution est une marchandisation du corps humain »

Lire la Suite…

Cadum, de l’amour en boîte

Le jour de la découverte de ce blog, j’étais si enthousiaste du confort intellectuel procuré par le partage de valeurs communes que j’avais adressé un petit mot à Eve pour l’encourager à continuer.  J’étais en retour invitée à contribuer si le cœur m’en disait. Depuis quelques jours donc, j’attendais le prétexte opportun pour m’embarquer dans l’aventure quand ce matin, c’est dans mon bain que j’ai eu la révélation, en lisant l’étiquette de mon gel-douche, j’ai fait : « argh ».

J’utilise des savons pour bébé, souvent moins agressifs et plus prudents dans leur composition chimique pour protéger ma peau fragile. Les produits Cadum sont parmi mes préférés en raison de leur format économique et de leur promesse de respect de mon épiderme qui séduisent la victime du marketing que je suis. « Cadum, votre peau demande tant d’amour » peut-on lire sur le site internet plein de bulles et de cœurs, il faut vraiment en être dépourvu pour ne pas fondre.  « Un amour généreux et partagé » qui finance le mécénat chirurgie cardiaque peut on apprendre au dos des produits, jusque-là, que des points positifs.

Après plusieurs rachats, la marque, qui existe depuis 1907, se réinvente depuis quelques années. La bouille rétro du célèbre bébé chevelu a été conservée mais le packaging a été quelque peu corrigé pour répondre aux exigences contemporaines. On peut saluer l’habileté du concepteur de cette effigie car la figure historique planque sous les boucles la question de la genrisation. En effet, il est bien difficile de déterminer si ce bébé est un garçon ou une fille, correspondant idéalement au sexe de son propre bambin selon ce que transpose le parent en charge des achats du foyer. La nouvelle étiquette de la gamme « thermal peau sensible » conserve elle aussi  la précaution d’une mixité dans les couleurs utilisées avec un partage relativement équivalent entre le rose et le bleu, au cas où le choix d’un savon puisse réellement être décidé en fonction du sexe de celui qui l’utilisera ou de celui qui en fait l’achat plutôt que par son odeur.

Lignes épurées, grand format et garantie d’une composition sans toutes les choses que les concurrents ajoutent bien qu’elles soient hypothétiquement nocives, le rajeunissement ne faisait pas de mal au produit jusqu’à la lecture de leur formidable slogan ajouté en haut de la bouteille : « Pour les bébés & leurs mamans ». Parce que dans le monde de Cadum, les papas ne se lavent pas avec leurs produits, ne donnent pas de bain à leurs bouts de choux et se chargent encore moins des courses.

Cadum, sans phénoxyéthanol, sans Paraben et sans papa moderne.

Une soirée chez les hétéronormaux

C’était une soirée comme une autre, autour d’une bière, avec des potes hétéros de gauche. Le genre de soirée "décontract" où on parle d’un peu tous les sujets de la terre : les élections, le taf, l’ambiance de la ville, et forcément, de cul. Ca a commencé avec les trans qui ont des problèmes psychologiques, pour en arriver à la rareté de l’orgasme féminin… des sujets normaux quoi, avec une analyse normale.
Mais la soirée se gâte quand, rejoignant un second groupe de mecs de gauche, j’évoque le précédent débat sur la transexualité qui dérive par des voies obscures sur l’homosexualité. Là, l’un d’eux me sort : "de toute façon les homos c’est déjà un peu des femmes". Moment d’étonnement… What the… ??! Je demande calmement d’expliciter. " Quand ils sont passifs, c’est déjà comme des femmes". Ok, respire… Dans ces moments là, on n’a qu’une envie, c’est de lui balancer sa pint dans la gueule (ou ailleurs). Mais, la petite voix maso en vous se réveille et vous force à engager une discussion rationnelle en s’imaginant sérieusement que ça peut servir à quelque chose. D’abord il faut passer la phase de l’étranglement, avaler sa bière, et demander encore une fois des précisions. Non en fait c’était bien ça, les femmes sont passives et les hommes actifs, sexuellement. Toujours. Ah bon tu n’es pas d’accord ? Mais voyons, c’est l’homme qui pénètre !
A force de traîner avec des féministes, j’avais oublié que certaines personnes pensaient encore sérieusement comme ça.
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